Lundi 15 février 2010 1 15 /02 /Fév /2010 13:48

Personnages célèbres de Gardanne

                                                                                                            Michel Deleuil 9/10/2009

Gardanne n’a pas un grand savant, un grand artiste ou un grand homme politique. Peut-être quelques grands sportifs, comme Bernard Pardo. Le choix étant assez lisse, il est personnel. Ma liste veut parcourir les époques et les professions.

Archambaud est le premier personnage connu de l’histoire de Gardanne.

On lit dans le cartulaire de Saint-Victor de Marseille, qu’en 1022 « Archimbert et son épouse Maïamburge donnent au monastère où repose le corps de saint Victor martyr, l’église St-Pierre qui est au comté d’Aix, à peu de distance du castrum qu’on appelle Gardana, plus les terres qui vont avec. Au surplus, ils donnent dans le village un mansus cultivé par Durand Pendentia, en y ajoutant vignes, prairies, champs cultes et incultes entretenus par Gualterius »

En ces temps, peu avant leur mort, les possédants font un don pieux aux Bénédictins, afin que ces moines prient pour le donateur et ses proches. On ne sais rien de cet Archimbert, sauf qu’il tenait le Castrum de Gardana et qu’il devait être né avant l’an 1000. Il ne faut pas imaginer un château ni un seigneur fastueux, mais un donjon incommode sur une butte, un militaire vivant à la dure, avec une mule pour seul équipage. Grâce à Archimbert, nous savons que le fief de Gardana existe et qu’il dépend du Comté d’Aix. L’église Saint-Pierre a été retrouvée et fouillée. Elle remonte aux temps mérovingiens et l’on peut supposer qu’elle a donné son nom au ruisseau, appelé Lodéna (la boueuse) par les Romains. Il est émouvant de trouver ce terroir varié (vignes, prairies, champs cultes et incultes) et de connaître deux affranchis (Durand Pendantia et Gualterius) dont les noms, comme Gardana, sont un mélange de latin et de germanique.

Félix Baret (1845-1922) est né à Gardanne. Son grand-père Paul Baret dit Biscot était un notable qui participa, à 16 ans, à la diffusion des idées jacobines. Son père Marius Auguste César (1804-1886), géomètre et notaire, fut nommé maire de Gardanne de 1840 à 1847. Il poursuivit le projet de route proposé par Toussaint Borély.et commencé par Jean Baptiste Girard, à savoir le Cours, en réalisant la partie haute.

Félix, né d’Auguste et de Marie Négrel au 2, rue Font du roi, le 7 mai 1845, va vite s’avérer intelligent et réaliste. Avocat dès l’âge de 20 ans à Marseille, remarqué pour ses idées et son allant par Toussaint Borély, il domine vite le barreau aixois. En 1870, à Lyon, il est capitaine de la garde mobile et il fait condamner fermement des Canuts qui ont commis un assassinat et qui sont récalcitrants à la République. Il se lance dans la politique pour soutenir son héros, Gambetta. Conseiller municipal de Marseille en 1878 et 1881, conseiller général de Trets en 1882, maire de Marseille de 1887 à 1892, il est un administrateur clair et efficace. Il refait les trottoirs (au désespoir de Cézanne), il réalise la Bourse du travail, bâtit le premier Hôtel des Postes, rue Colbert, le lycée de jeunes filles rue Montgrand, lance en 1891 le réseau d’égouts qui fera disparaître le choléra. Puis il se retire, se contentant d’être conseiller, officier de la Légion d’Honneur. Il construit sa bastide à Gardanne dans le vallon frais et fleuri de Notre-Dame (dite improprement château Pitty) et scandalise les Gardannais en se baignant nu avec ses invité(e)s dans le Saint-Pierre. Il meurt à Marseille en 1922. La place devant la Préfecture porte son nom. Il n’a pas de parenté avec d’autres familles Baret.

Karl Bayer est né en Autriche. Chimiste embauché par la Compagnie qui deviendra Péchiney, il a l’idée en 1893 de fabriquer l’alumine par un autre procédé que celui de Sainte-Claire-Deville. Ce dernier procédé fonctionnait à Gardanne, et Bayer vint y perfectionner le sien, entre 1898 et 1901. Il eut beaucoup de mal à imposer l’attaque à la soude au lieu de la calcination en présence de calcaire. Mais en 1923 son procédé reignait en maître, car moins coûteux et moins polluant. Gardanne devenait la capitale mondiale de l’alumine. Aujourd’hui, le procédé est exploité dans le monde entier. Gardanne a encore un savoir faire qui maintient l’usine. Bayer représente tous ceux, ingénieurs et ouvriers, dont Gardanne peut s’honnorer.

Pierre Ernest Biver (1829-1889) a eu un rôle qui peut être jugé négativement. Ce Luxembourgeois, issu du milieu de la haute finance, fut envoyé par la companie Saint-Gobain pour sortir sa filiale Lhuillier d’une situation délicate. En effet, les mines qu’elle exploitait étaient peu productives et déficitaires. Energique, Biver réforme, exploite les mineurs sans aucun scrupule, et va remonter l’entreprise, quand la mine s’inonde. Il suit alors l’avis des ingénieurs et lance le faramineux projet de la galerie à la mer. Il meurt sans en voir la réalisation. La municipalité gardannaise a vu en lui celui qui a sauvé la mine et l’a vénéré en donnant son nom à une cité (1905). Mais il ne faut pas oublier sa façon de traiter les mineurs ni les conséquences néfastes de la galerie : Le bassin agricole de Gardanne s’est asséché.

Jean-Baptiste Bontemps est né à Gardanne en 1584 dans une maison qui existe toujours, rue de la Charité. Devenu barbier à Aix du duc de Vendôme, il en est l’infirmier intime et plus ou moins le lecteur d’augures. Après la mort du duc, il sert Louis XIII puis devient 1er valet de chambre de Louis XIV. Son fils Alexandre prend sa suite à Versailles et approfondit  son influence sur le roi, mais Gardanne est bien loin et nous ne pouvons plus considérer les descendants de Jean Baptiste comme des Gardannais. Un indice laisse même supposer qu’ils furent neutres, sinon hostiles au village, lors de l’érection en Communauté (voir Forbin) En tout cas, Bontemps et Forbin restèrent en très bons termes.

Joseph Toussaint Borély (1788-1875), né à Sisteron, est enterré à Gardanne.

Il a été un grand juriste, procureur général à Aix de 1830 à 1848. Mais son attitude ouvertement républicaine et franc-maçonne sous la Restauration, son inflexibilité et ses idées avant-gardistes, lui ont valu sa mise à l’écart. Son père, qui fut révolutionnaire, s’était retiré à Gardanne pour trouver la paix. Il possèdait une grande maison, avec terrasse et pigeonnier, à l’emplacement de l’actuelle mairie, plus le domaine au levant, dit le clos. Toussaint venait le voir et attirait à Gardanne les grands hommes de l’époque, dont Manuel et Royer-Collard.

A la Révolution de 1830, croyant fortement au rôle de la garde nationale, il offre l’uniforme aux Gardannais qui s’y enrôleraient. Il obtient 513 adhésions, le plus fort taux de France. Gardanne est récompensé par un drapeau tricolore au coq (1831) Choqué par l’état d’abandon où se trouve la ville, il propose son assainissement par la réalisation d’un chemin rive gauche du Saint-Pierre. Etant Conseiller Général et ami du ministre Adolphe Thiers, ces travaux sont classés d’intérêt national et payés par l’Etat. Ils donneront naissance au Cours. Il vend sa maison pour qu’elle deviennent l’hôtel de ville, l’école, et la réception du télégraphe Chappe (1841) L’ancien hôtel de ville, place Ferrer, était exigue et insalubre. Il vend aussi le terrain où doit passer le chemin (Cours de la République)

En 1853, il achète au quartier de la Poucelle, le domaine dans lequel il érige une porcherie ultra moderne, qu’il baptise New Powrcelles. Il introduit une race de cochons très avantageuse (les York), encourage les cultivateurs gardannais à se moderniser et à participer aux comices agricoles. Amis de Lords anglais qui viennent le voir, il leur fait découvrir Cannes : Ils vont en faire la Côte d’Azur. Il écrit un livre visionnaire de propositions sur la justice, en particulier sur l’indépendance, le rôle du jury, le rôle du juge, choses non acquises à son époque. Déçu des politiques, repoussé à cause de son intransigeance et de ses lubies, il se fait enterrer à New Powrcelles, où les plus hauts personnages du département viennent lui rendre hommage. Sa tante a vécu et est morte à Gardanne, au 3, place Ferrer.

Alfred Bousquet (1884-1935) représente les mineurs. D’abord parce qu’il les a représentés pendant longtemps en temps que Délegué mineur, ensuite parce que sa notoriété avait atteint les autres bassins miniers. A sa mort, 3000 mineurs venus de toute la France lui ont rendu hommage devant le monument qu’ils ont édifié pour lui (second cimetière, emblème des mineurs). Né à Decazeville, travaillant à la mine, il avait entendu les discours de Jaurès. Sans famille, il était venu travailler à Meyreuil. Son éducation, son professionnalisme et son engagement politique l’avaient vite fait élire Délégué mineur. Il le resta jusqu’à sa mort, bien qu’il fut mis à la porte, car trop gênant pour la Direction. Gazé à la guerre de 14, où il perdit son frère qui vivait avec lui, il véçu dans la misère avec son épouse et ses 4 enfants. Dans sa maison passèrent Cachin, Paul Vaillant Couturier, Christofol, et des pauvres.

Paul Cézanne (1839-1906) est Aixois, mais il a vécu 1 an ½  à Gardanne. Les  tableaux sur le village introduisent une idée de relation entre la forme et la couleur qui conduira ses successeurs au cubisme. Grâce à lui, la ville est connue du monde entier.

Michel Forbin. Le grand homme de la famille Forbin est Palamède de Forbin, juriste du roi René, conseiller secret de Louis XI. Ce dernier le nomme Président du Parlement, l’investit des pouvoirs de Comte. Il lui donne Gardane. Palamède rétrocède le village à son frère Jacques. Michel, né à Gardanne, fils de Jacques, habite le logis du roi René (1512) C’est le type même des seigneurs provençaux de ces temps. Il laboure des terres abandonnées pendant 9 ans, parfois il se loue. Il mène une vie rustique à la romaine. Son fils Esprit, atteint de la peste, se retire à Payannet et sera enterré dans l’église St-Valentin, auprès de son épouse.

Jean-Baptiste Forbin, fils d’Esprit, Consul à Marseille, chef de l’infanterie de la Ligue, fait rehausser les remparts et fortifier les portes de Gardane, car son engagement papiste attire la vengeance des Protestants, qui occupent les alentours en 1574. Il inaugure l’habitude des Forbin de faire carrière à Marseille, d’avoir Gardane comme source de revenus et de repli en cas de danger (peste par exemple) En 1592, Casaulx prend le pouvoir à Marseille. Le comte de Carcès et Jean-Baptiste Forbin (chefs de la Ligue) prennent position à Gardane avec 1400 arquebusiers et 400 cavaliers, mais ils échouent à la porte d’Aix et Carcès repart. En 1573, Forbin vend Valabre aux Thomas-Milhaud, à la condition de n’y point bâtir de village. Ces derniers élèvent une première bâtisse, dite improprement pavillon du roi René, puis le château (1630) avant de vendre à Gautier de la Molle.

Gaspard de Forbin, Louis de Forbin et Claude de Forbin sont 3 frères, respectivement lieutenant des galères, capitaine, et corsaire. Claude (1656-1733) est un grand aventurier, un chef d’escadre, l’un des premiers à avoir franchi le cercle polaire, à être allé au Siam. Il est un grand corsaire, ami de Jean Bart et de Dugay-Trouin, un personnage important au musée de la marine à Paris. Il est né à Gardane dans la nouvelle maison des Forbin, 27-29 Grand Rue (rue Puget) Dans ses mémoires, il raconte un événement survenu Grand Rue lorsqu’il avait 10 ans : Un chien enragé qui effrayait tout le voisinage, vint sur moi la gueule écumante. Je l’attendis de pied ferme et, lui présentant d’abord mon chapeau, je le saisis par une jambe de derrière et je l’éventrai d’un coup de couteau en présence d’une foule de gens qui étaient venus pour me secourir.

Nous ne retenons pas ce Forbin dans nos célébrités.. D’abord parce qu’il s’en va à cet âge-là sans remettre jamais les pieds dans la ville. Surtout parce qu’il va, avec ses frères, lui nuire. En effet, comme cela se fait souvent à cette époque, les Gardannais veulent racheter les droits seigneuriaux. En 1666, les Forbin les punissent en détruisant les aménagements : Les habitants envoient à Paris deux représentants porteurs de la lettre suivante au roi : Il y a deux ou trois mois, par violence et voies de fait des seigneurs contre les habitants, leur démolissant leurs viviers, écluses, fosses, les privant des eaux pour l’arrosage de leurs terres, de laquelle ils avaient joui de tout temps, les réduisant à quitter leurs maisons…Le jeune Claude est si furieux contre Gardane que son biographe explique ses futurs manques de retenue par la haine qu’il porta, adolescent, à Gardane (Claude de Forbin corsaire du roi, Gérard Jaeger, Editiond Glenat, 2005) En 1669, le rachat est fixé à 134.492 livres, somme énorme et sans concession, malgré la présence d’Alexandre Bontemps auprès du roi. Gardane rachète et devient Communauté en 1673. Claude de forbin, qui est condamné à mort pour assassinat, va se faire absoudre à Versailles, où Louis XIV et Bontemps le reçoivent en ami. Après une vie exceptionnelle, il meurt dans sa bastide de Saint-Marcel, à Marseille.

Joseph de François (1642-1714), né à Gardanne, est issu par sa mère de la branche gardannaise des Bontemps. Il fonde en 1700 un ordre de charité et donne sa maison pour qu’elle serve d’hôpital. Les donateurs sont dits Bienfaiteurs des pauvres. Un monument érigé vers 1875 dans le cimetière, donne leur liste : Payan Tu ; Bonnaud Fd , Gueidan Alph ; Cavaillon Fçois ; Guermon Jph ; Deleuil Sien ; Chave Marie R ; Depousier A ; Sibilot Fçoise ; Gras Adrien ; Baret Félix ; Chave Marie ; Deleuil Ande ; Crayert Jean ; Deleuil Henri ; Deleuil JBte. Cet hôpital a donné son nom à la rue de la Charité.

Louis Alphonse de Gueidan (1783-1853), Marquis, petit-fils du célèbre Gaspard de Gueidan qui acheta le château aux Gautier, Louis épouse en 1823 la roturière Françoise Joséphine Sibilot. Il possède tout Valabre, les quartiers de Milhaud, Rambert et Gabrielly, des terres à Roman et à la Crémade, et, contrairement à ses ancêtres, vit et meurt au château.

Bertrand et Hugues de Baux : Cette puissante famille des Baux a possédé Gardana pendant plusieurs siècles, y laissant le souvenir de l’arrogance et de la dureté. Bertrand a donné la terre de Sylvacane, a payé la construction de l’abbaye et s’y est fait enterrer. Son petit-fils Hugues, seigneur de Gardana en 1269, s’oppose à Charles 1er d’Anjou, frère de saint Louis et comte de Provence par son mariage avec Béatrix. Son petit-fils Hugues de Baux devra se soumettre et tester en faveur de Charles II d’Anjou (1302)

Pierre Ferdinand Maurel est né en 1828 au n° 27, rue de la Charité, de Jean et Anne Reynier. Devenu confiseur au cours Forbin, il se lance en 1851 dans la fabrication du nougat, un dessert qui redevient à la mode à Aix-en-rovence. Il réussit parfaitement et transferre sa fabrique avenue des Aires. Le nougat de Gardanne est réputé. Il est maire en 1871. Son fils Agricol sera maire et Conseiller général. On lui devra les lavoirs et les fontaines.

Pons de Rousset : Archiviste aux Etats de Provence au début du XVe siècle., il achète des droits seigneuriaux et construit un logis place Ferrer. Opposé aux Angevins, il est arrêté et condamné par Louis III d’Anjou, décapité et ses biens confisqués (1423) Voir René d’Anjou.

François Poussel 1769–1830, n’a aucune célébrité. Il représente ici les paysans.

Il habite la ferme du petit chemin d’Aix avec son épouse Rose Achard et meurt alors que ses enfants sont jeunes. Augustin 1816-1840 meurt à la conquête de l’Algérie. Joseph 1801-1865 mène les terres, Denis 1811-1881 fait le voiturier (transport des productions à Marseille, à dos de mulets) De nombreuses familles sont issues des enfants de Joseph (Auguste et Léonidas) ainsi que de ceux de Denis (Louis Elisée, Pierre Juvenal et Eugène) Dans les années 1880, la construction des voies ferrées vers Carnoules et vers Aix ont emputé leurs champs et fait perdre leur compétitivité.

René d’Anjou, dit le roi René (1409-1480) : Frère puîné de Louis III, comte de Provence de 1434 à 1840, il s’intéresse à Gardana à partir de 1452. Il y embellit le logis de Pons de Rousset, crée une ferme pilote (au clos Raynaud), avec bergeries et élevage d’oies, construit l’étang du grand Pesquier comme vivier, lance la culture du safran, aménage des aires communales, un puits communal et deux fontaines (font du roi, font dei pèsé) Il gère 270 hectares de labours, presque autant de prés, presque autant de vignes. Il dessine l’écusson de Gardana (le A surmonté de la croix de Saint-Victor et les lettre G,A,A, couronnés de tours car la ville est fortifiée) Après la mort de son héritier (1481), Louis XI offre Gardane à Palamède de Forbin, qui le rétrograde à son frère Jacques. La seconde épouse du roi René, Jeanne de Laval, a été confondue par erreur avec la reine Jeanne, comtesse de Provence, qui vivait un siècle plus tôt. Si la reine n’a rien à voir avec Gardanne, Jeanne de Laval y est souvent venu chasser et a apprécié son côté champêtre.

Françoise Joséphine Sibilot, marquise de Gueidan. Simple fille de rôtisseur, elle épouse le marquis Louis Joseph Alphonse de Gueidan et en devient l’héritière. Veuve et sans enfant, elle épouse Louis Jules de Maisoncelle de Richemond et teste en faveur de la ville de Gardanne, à la condition de respecter les arbres et d’assurer l’existence d’une école d’agriculture. Elle lègue ainsi le château, les bois, terres, fermes et immeubles, et meurt en 1882. L’Institut agronomique s’ouvre en 1884. Elle a laissé une image populaire de « bonne personne », au point qu’on croit qu’elle a donné ce nom au quartier, alors qu’il s’agit de l’inverse : La Bonne Personne est la Vierge, et le quartier s’appelle ainsi avant Françoise Sibilot. Mais celle-ci prendra ce nom lorsque sa statue sera placée là. Maisoncelle de Richemond a été maire de Gardanne et a offert le terrain sur lequel est bâti l’actuel cimetière.

Par Michel Deleuil
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Jeudi 28 janvier 2010 4 28 /01 /Jan /2010 08:10

Le nom de votre Quartier…

Michel Deleuil, juin 2007.

Le document le plus ancien aujourd’hui connu sur Gardanne date de 1022. Il atteste qu’Archimbert et son épouse Maïamburge lèguent à l’abbaye de Saint-Victor de Massalia leurs biens situés à Gardana, à savoir l’église Saint-Pierre (quartier Notre Dame) et ses terres, plus les domaines menés par ses métayers. Gardana deviendra Gardane (1454), puis Gardano en provençal mistralien, enfin Gardanne en français moderne.

L’étymologie généralement admise, celle du savant Charles Rostaing (Toponymie de la Provence) associe le mot germanique gart (jardin) au suffixe latin ana (le domaine de…) L’appellation remonterait à l’installation des Goths en Provence (V-VIIe siècles), ces nouveaux maîtres rebaptisant à leur façon les anciens domaines porteurs de noms romains.

Ce nom tardif de Gardana ne doit pas nous faire oublier le rôle fondateur des  Cassianides, qui, dès le VIe siècle, ouvrirent le chemin Marseille-Trets, sur lequel la future Gardanne contituait une étape.

En 1481, le comte de Provence Charles du Maine officialise l’écu de Gardane. Cet écu est constitué d’un A surmonté d’une croix et bordé des lettres G, A et A. Il a été conçu par son prédécesseur, le roi René. La croix est celle de Saint-Victor, abbaye fortement lotie dans ce terroir et continuatrice des Cassianides. Les lettres rappellent Gardana et ses trois A, mais on peut aussi faire allusion à saint Valentin, saint protecteur de Gardanne, choisi par ce même roi René et représentant l’Amour courtois. Une indication est donnée par le fait que le roi René répugnait à dire Gardana et voulait imposer le français Gardane, avec deux A. Le grand A supplémentaire est peut-être alors celui de l’Amour !

Les lettres sont d’or sur fond d’azur, pour évoquer la richesse et la pureté. Lorsque Gardane deviendra terre royale (1673), les trois lettres seront remplacées par trois lys. Entre temps, au XVIe s., on aura couronné l’écu de remparts, parce que la ville aura rehaussé les siens lors des guerres de religion (Jean Baptiste de Forbin étant chef de la Ligue catholique)

Gardana, domaine jardiné, apparaît comme le terroir fertile et arrosé d’une vocation paysanne depuis les Romains, comme en attestent les noms de certains quartiers. Sur la hauteur, le castrum (latin = place forte), la Pousterle (occitan = poterne, porte secrète menant à une prise d’eau), le Cativel (cap = Captivel, au bout de…, Gardana occupant l’extrémité sud de la colline) Ce dernier cas est discutable.

Le versant au levant est Le Ribas (latin ripa = talus, penchant d’un coteau), le couchant est Mazargues (mas = ferme + suffixe arques indiquant des défrichements vers l’an 500) Plus bas, les champs de blé entourent le hameau de Payannet (latin pagus = village, qui a donné les mots paysan et païen, les ruraux ayant été christianisés longtemps après les citadins) On agrandit les champs par le feu  (La Crémade = crémado, lieu incendié), en laissant intact Valabre, (latin albre = arbre) On gagne des terres en asséchant un étang (La Palun = latin palus, marais), on installe un guet car les razzias sont incessantes (La Gardy = germanique warda, garder) Des générations de paysans et de bergers enlèvent les pierres des champs (L’Esclapier = occitan clapas, tas de pierres). Ils devaient avoir fort à faire, car La Crau = plaine caillouteuse !

Au levant, Langarie (latin angariare = mettre en colère) est vite compensé par La Rabassière (occitan rabassiero = truffière)

Au nord, Le Montaiguet (occitan eiguès = relatif à l’eau, montagne des sources)

Au midi et dans les plaines, les belles terres noires du jardinage et des prés. L’arrosage est marqué par les mots Font (= source), Canau (conduite), Béal (= bief) : Font de Garach (latin vervagere = labourer), Fangasse (latin fanga = boue, terrain souvent inondé), les Prés, Fontvenelle (ligure vin = montagne, et donc source au pied de la colline)..

Poireaux, fèves et pois chiches (Font dei Pese) ont poussé là pendant 1000 ans.

On a du mal à imaginer l’abondance des eaux, la luxuriance de la végétation de l’époque. Une légende du XIIIe s. nous dit que l’ermite Jean est parti de Gardana en marchant sur l’eau pour gagner le Grand Pilon (pilier) de l’Etoile.  C’est que les étangs et les ruisseaux abondent. L’Abis (gaulois bedum = le canal), La Canau, Les Molx (occitan moliéra = pré détrempé), La Luynes (latin lodena = la boueuse), nom que prend le Saint-Pierre en sortie de Gardanne. La source de ce ruisseau est appelée Aurea (= l’aurore) par les Romains, car située à l’Est de la villa de Notre Dame. On peut supposer par là que le bourg principal, du temps des Romains, était Notre Dame.

Après les temps difficiles qui ne semblent pas avoir laissé de traces autres que le nom de Gardana, (500 à 1000), le christianisme s’installe : Notre-Dame, saint-Pierre, saint Baudile, saint Michel, saint André, saint Estève et saint Roch veillent sur les gens et sur les cultures, autour de saint Valentin, patron de Gardana.

On compte deux églises et six chapelles :

­ Sainte-Marie, la vieille église paroissiale, près du clocher,

­ Saint-Pierre, (bastide Baret dit château Pitty),

­ Saint Valentin (chapelle des Pénitents)

­ Saint-Michel, chapelle et cimetière, le long du chemin de Marseille (usine Péchiney)

­ San Boviéri, au milieu des champs (Baudilius = martyr nîmois)

­ Saint Roch, sur le chemin de Trets, carrefour Parmentier/Nice (Roch = saint montpelliérain)

­ Saint-Estève sur la route de Meyreuil, après Payannet

­ Sainte-Barbe, de localisation incertaine.

            L’église Saint-Pierre et son hameau disparaissent lors des mises à sac de Raymond de Turenne vers 1390. Dans les années 1470, le roi René fait élever l’église Saint-Sébastien, qui reçoit une phalange de ce fameux saint, protecteur contre les maladies.

Gardana est une étape sur la grande draille (= chemin de transhumance) qui va d’Arles au Verdon par Martigues, Les Pennes, Gardanne, Puyloubier et Saint-Paul. On aménage un coin où le troupeau communal puisse paître en toute sécurité (Les Angles), on élève des murets pour que les moutons ne s’égayent dans les cultures (chemin de Mimet = rue Borély), on protège bêtes et cultures des loups, renards, blaireaux, sangliers, ou cerfs (Enclos, Claou, mur de Gueidan en 1692).

De vieilles terres, cultivées depuis les Ligures, sont abandonnées (Colle Vieille), d’autres sont réservées à la chasse du seigneur (Le Deven = occitan défens, interdiction)

            Le roi René amène des vaches angevines pour faire son beurre (Veline ? contestable), implante un élevage d’oies (Auquerie, vers pont de Péton). On pave les Aires en calade, pour dépiquer le blé. On aménage un grand vivier (Le Pesquier), dont la résurgence arrose les prés (La Bonde, Font du Roy) et fait tourner le Moulin du Fort (la prise est à Carnot, le moulin à Saint-André) On creuse un puits communal (devant le 11, cours de la République).

            Le rempart contre Charles Quint puis contre les Protestants a laissé la Porte de Trets. Les Franciscains s’installent (Colline des Frères), assèchent Fangasse, multiplient les moulins à eau (Michelon aux Molx, Gérard à Mistral) et irriguent Saint-André. Les Oratoriens de Notre-Dame des Anges vendent à des Juifs Camp Jusiou, où l’on ramasse le premier charbon (Pas des Carboniers, chemins des mines) Le vallon voisin de Capeau est Capéou, chapeau que les Juifs doivent impérativement porter.

Au XVIIe siècle, les propriétaires abandonnent le vieux jardinage et le safran pour les céréales (Les trois moulins) On reviendra au jardinage vers la fin du XVIIIe siècle et surtout au XIXe : Foins (Les Prés), betteraves (Rave), ognons (La Cèbe) Le débouché de Marseille est favorisé par le Bon pertuis (= col favorable), qui fait accéder à La Plane (sommet plat après une côte) sans payer le péage, alors que le chemin officiel de l’oratoire de Bouc est barré par l’octroi. De la rue Hoche, part le chemin de Mange Garri, qui va jusqu’à Berre en passant par Bouc, qui est dit camin salié et qui sert aux contrebandiers pour éviter la gabelle.

Le terroir rapporte, la population augmente, les maisons débordent le rempart (La Bourgade, La Planque (= maison en planches, menuiserie), Chabanu (cabaneù = feu de la St Jean construit en forme de hutte). Les terres ne prennent plus le nom d’un saint, mais celui d’un propriétaire, marque du temps des notables (Rambert, Roman, Gueidan, Galimbert, La Poucelle, Verdillon, Jean de Bouc, Malespine, Moutet, Milhaud, Souspire), puis au XIXe siècle New Powrcelles, la Bonne Personne, Mistral, Laurin, Cauvet, Les Rigauds, Sire Marin, Biver, Avon….

Noter que la Bonne Personne est la Vierge, et non la marquise de Gueidan, comme on le dit parfois. De même, le bâtiment de Valabre est la Bastide aux quatre tours, et non le pavillon de chasse du roi René.

Le propriétaire a-t-il donné son nom, ou bien son nom vient-il de la propriété ? On peut se poser la question pour Veline et Bon Pertuis.

Avec la Révolution, et de façon très éphémère, des quartiers ont été appelés Liberté, Egalité, Fraternité. L’église paroissiale est devenue Notre Dame de Raison. La rue de la Chapelle étaient celle des Ci-devant Pénitents.

            Les municipalités de la troisième République n’ont pas hésité à donner aux places et aux rues les noms les plus prestigieux de l’époque. A côté des incontournables Aristide Briand, Sadi Carnot, Jules Ferry, Victor Hugo, Hoche, Mignet, Ledru-Rollin, Adolphe Thiers, Jean Jaurès, Pierre Brossolette, Léo Lagrange, Jean Macé et Charles de Gaulle, les locaux, Bontemps, Forbin, de François, Borély, Agricol Maurel, Chalamet, Raynaud, Décoppet, Deleuil, Pauriol et Lieutaud, partagent avec les plus rares Suffren, Parmentier, Marceau, Bret, Groupe Manoukian, et les inattendus ou contestés Ferrer, Kruger, Dulcie September. Les surprenantes rue de l’étincelle et place du droit à la paresse y mettent une pointe d’humour.

            Prenons le cas de Kruger, pour éviter celui plus sensible de Biver. Il est le Président du Tranvaal, un colon boer froid, austère et borné, attaché à l’indépendance. Son ennemi est le britannique Cecil de Rhodes, brillant homme d’affaires. La guerre éclate en 1899. Les Boers envahissent le Natal et le Cap, mais sont battus par Kitchener et la voie ferrée. Kruger vient chercher de l’aide en Europe mais il meurt en Suisse (1901) Pourquoi son nom a-t-il été donné à une rue typiquement gardannaise ? La France entière ignore cet ultra raciste, ou même le déteste. Son seul avantage est d’être anti-anglais. Par un clin d’oeil de l’histoire, la médiathèque a été baptisée Nelson Mandéla, ce qui contrebalance Kruger.

Notre rapport au village et à sa terre a changé après la dernière guerre. Les nouvelles appellations recherchent le prestige d’un artiste, des impressionnistes en particulier.

L’autochtone Cézanne accueille Chagal, Courbet, Degas, Dufy, Manet, Matisse, Monet, Renoir, Van Gogh, Toulouse-Lautrec, les musiciens Bizet, Chopin, Ravel, Vincent Scotto, les écrivains Aragon, Pagnol, Rimbaud, Stendhal et même Richelieu, mais pas ses voisins Bernard Buffet ni Picasso. Deux savants (Francklin et Pasteur), mais pas l’inventeur du procédé pour faire l’alumine, Karl Bayer, qui fit ses travaux à Gardanne, entre 1887 et 1894. Un sculpteur (Pierre Puget) et la mythique Reine Jeanne à la place du vrai roi René.

Les arbres (Amandiers, Amandines, Cerisiers, Cyprès, Chênes) et les fleurs (Safran, Seringas, Azalées, Pivoines, Violettes, Lavandines, Chanterelles, Edelweiss…) garantissent une sage neutralité, à l’inverse des noms propres. Les prés sont habités (Beausoleil), le tout à l’égout fait disparaître la suie du Pont de Péton. Les Ombrages remplacent le lavoir d’Escoffier. Le boulevard des Anciens Combattants coupe Lou Camin Estrec (latin strada = chemin aménagé à l’aide d’une couche dure, d’une strate, et non pas chemin étroit)

Ethymologie (en nous appuyant sur les travaux généraux de Charles Rostaing)

           

Abis : gaulois bedum = canal, ruisseau aménagé, qui s’appelle d’ailleurs toujours la Canau.

Bompertuis : latin pertus = col, passage. Le bon passage sur le chemin de Marseille, car il évite le péage situé sur le chemin normal, dit de l’oratoire de Bouc.

Camp Jusiou : latin campus = champ + judaeus = de Judée. La ferme et le ruisseau voisins s’appellent Capeau, que l’on peut rapprocher de Capéou, les Juifs étant obligés de porter un chapeau jaune au XVIe siècle. Au XVe siècle, deux Juifs d’Aix ont commencé l’exploitation du lignite dans ce vallon. La présence juive à Gardanne est d’ailleurs nette (Milhaud, Bédarride, Malespine, Bonsignour), mais on peut penser aussi à une moquerie vis à vis des propriétaires, les Oratoriens de Notre Dame des Anges, à cause de leur avarice.

Cativel : La colline portant le vieux Gardanne se nommait Captivel au XVe siècle (livre de l’abbé Chaillan) puis lei Cativéou en provençal. Sur le projet du Perça il est écrit « tunnel des Cativeaux » alors que la colline est dite « le Cativel ». Faut-il invoquer cap (la tête), le Castrum occupant l’avant de la colline ? Faut-il rapprocher le mot pluriel de captifs, ou encore de « cativo » la mauvaise terre, qui donne facilement Cativeaux ?

Chabanu : latin capanna = cabane + suffixe on prononcé ous = lieu riche en cabanons. On a aussi pensé à des tas de bois en forme de cabanes que l’on brûlait à la saint Jean.

Colle vielle : provençal colle = colline, vieille parce que la première mise en culture, par les Ligures du néolithique.

Deven : latin defendus = défendu, interdit. Bois giboyeux où la chasse est réservée au seigneur, où le pâturage est interdit.

Esclapier, Clapiers : pré-indo-européen claps = lieu pierreux. Le clapier est un tas de pierres.

Fangasse : latin fanga = boue, terrain souvent inondé, entre le Cativel et Les Frères.

Ferraillon : latin ferrum = fer. Ouvrier du fer. Nom d’un quartier au XVe siècle, qui deviendra plus tard la rue des fabres (des forgerons), vers la place de la mairie.

Font de Garach : latin Garach = champ non labouré, jachère. Donc, source de la jachère.

Font du Roy : font = source. Le roi René fait aménager l’étang du Pesquier, dont la versure sera appelée font du roy.

Fontvenelle : ligure vin = montagne + font = source et donc source au pied de la colline.

Galimbert : (quartier allant des Aires à Font de Garach). Nom de propriétaire. Germanique galan = chanter + berth = illustre. Donne Galimbert, Jaubert, Jilibert.

Jean de Bouc : nom de propriétaire. Jean del boucco= Jean venant de Bouc, ou Jean del Bou = Jean de l’eau, qui correspond bien au quartier, ou encore Jean lo bou, Jean le courageux.

La Bonne Personne : La Vierge, à qui on a dû dédier un oratoire. L’appellation est attestée en 1817 (mort de Benoît Girard), et n’a rien à voir avec la marquise de Gueidan.

La Canau : occitan canau = conduite, bief aménagé pour alimenter un moulin ou un étang. C’est le ruisseau issu du vallat de Camp Jusiou.

La Crau : racine pré-indo-européenne kar = pierre. Plaine caillouteuse.

La Crémade : occitan crama = brûlé. Lieu défriché en mettant le feu.

La Gardy : germanique warda = garder. Poste de guetteur pour surveiller le chemin de Trets.

La Palun : latin palus = marécage

La Plaine : provençal la plane = plateau à l’ouest du chemin de Marseille (chemin de l’oratoire de Bouc). Au printemps 1205 le comte de Provence Alphonse II et son beau-père Guillaume de Forcalquier s’y livrent une bataille. Alphonse est fait prisonnier.

La Planque : maison en planches sur le chemin d’Allauch, qui était une menuiserie de scieurs de long apparetenant à la famille Astier.

La Poucelle, Porcelle : latin porcellus, pourceau. Pâturage pour les porcs. Toussant Borély ayant pris ses idées de porcherie en Angleterre, il baptise son domaine New Powrcelles, mot imprononçable à Gardanne, qui dit « la Porcelle »

Le Claou : l’enclos, champ protégé des ravages des sangliers.

Le Ribas : latin ripa = talus, versant d’un coteau. Ici, versant Est du Cativel

Les Angles : champ spécialisé pour parquer les moutons transhumants. A Aix, le quartier des Angles est celui où on logea une ambassade anglaise en 1236.

Les Frères : quartier au pied de la colline qui prendra ce nom, dû à la présence des Franciscains, venus assainir Fangasse et construire un moulin à eau sur la versure du Pesquier

Les Molx : occitan molièra = pré détrempé, sol tendre. Provençal moù= mou. A donné Moulières et Molière, et non meulière, dure pierre siliceuse pour faire des meules.

Les Prés : Quartier irrigué qui convenait parfaitement à la production du foin.

Langarié ; latin angariare = mettre en colère. Peut-être des chasseurs déçus ?

Lice Saint-Pierre, lice = palissade en bois utilisée parfois pour faire des tournois. On pense au bas du Bd de la République, contre le ruisseau Saint-Pierre, où était la maison seigneuriale.

Malespine : nom de propriétaire. Esprit François de Malespine 1665-1735 avocat à la cour, enseveli à Gardanne dans la tombe de ses ancêtres. Occitan espinassa = fourré d’épineux.

Mazargues : occitan mas = ferme + suffixe arques = domaine, qui était utilisé vers l’an 500.

Milhaud : Le domaine de Valabre appartenait au XVIe à Charles de Thomas-Milhaud qui fit constriure, en 1620, la bastide aux quatre tours. Le roi René était mort depuis 140 ans. Le musicien aixois Darius Milhaud est de cette famille.

Mistral : nom de propriétaire. Mistral peut venir de l’occitan maestre= maître, propriétaire, ou bien de maestral = magistrat représentant du propriétaire.

Monteiguès, Montaiguet : latin mons = montagne + aygue = eau, donc mont des sources.

Payannet : latin pagus =  hameau. Les habitants, sont les pagani, mot qui a donné paysan. Parce que les paysans ont été tardivement christianisés, le mot a pris aussi le sens de païens. Payanet ou Payennet ou Paillanet, est à Gardanne un hameau et un ruisseau.

Notre Dame : Ancien hameau au bord du Saint-Pierre, chapelle dédiée à la Vierge, XIIIe s.

Pesquier : occitan pescador = pécheur. Etang réalisé au XVe siècle et alimenté d’alevins pour fournir carpes et brochets.

Rabassière ; occitan rabassiero = truffière.

Rambert : nom du propriétaire, germanique ragin = conseiller + berth = illustre. Le saint évêque Rambert peut être à l’origine de l’expansion du nom.

Saint André : frère de saint Pierre et disciple de saint Jean Baptiste.

Saint Baudile : de Baudilius, martyrisé à Nimes au IIIe siècle. Son tombeau était ombragé d’un laurier aux feuilles miraculeuses. Provençal San Boviéri.

Saint Estève : Etienne (du grec Stephanos) premier diacre, premier martyr. Il fut lapidé en 36 après avoir pardonné aux bourreaux. On lui dédiait en général la première chapelle construite.

Saint Pierre : apôtre désigné par Jésus pour fonder l’Eglise (latin petrus = pierre et Pierre). Nom de baptême le plus courant jusqu’au XIIe siècle. A Gardanne, c’est un ruisseau, un quartier et une chapelle. Les Romains appelaient la source du Saint-Pierre Auréa = aurore, car située à l’est. A Valabre, le Saint-Pierre prend le nom de Luynes, du latin lodena = boueuse.

Saint Roch : guérisseur de la peste à Montpellier, très populaire au XIIIe siècle. Gardanne ayant été préservé d’une épidémie de peste, on crut le village protégé par saint Roch.

Saint Sébastien : chef de la garde prétorienne martyrisé par Dioclétien (il fut lardé de flèches et flagellé). Le pape ayant offert deux phalanges d’un doigt de Sébastien au roi René, celui-ci fit construire deux chapelles, l’une à Aix, l’autre à Gardanne. Des maisons s’agglutinèrent autour de la chapelle et formèrent un faubourg. En 1830, la chapelle était en ruine, qui disparut à l’ouverture du Cours.

Saint Valentin : saint milanais ayant prêché l’amour courtois. La mode vint, au XVe siècle, à la cour du roi, de désigner pour un an un valentin, jeune homme qui devait se consacrer à servir courtoisement la princesse toute une année. En Provence, le premier valentin fut désigné à Gardanne, pour servir la reine Jeanne de Laval. Le roi René avait choisi la date du 14 février, jour où l’on désignait les consuls. Valentin devint le saint patron de Gardanne (chapelle, quartier, foire).

Souspire : occitan sos = sous + bisa = vent du nord. Quartier exposé au vent froid.

Valabre : Jusqu’au XVIe siècle La Vabre. Celtique vabero = cours d’eau et occitan vabre, cavité creusée par les eaux. Le château actuel est construit contre un abri sous roches. Astor y voit plutôt le vieux mot val = ravin, qui a donné vallat. Le passage de saint Labre au XVIIIe siècle n’y est pour rien.

Veline : nom de propriétaire. En langue d’oïl, veline =  champ réservé à l’élevage des veaux.

            Quelques interprétations erronées ont été mises dans la tête des gens, y compris par nos anciens instituteurs.

            Gardanne ne vient pas de « garde Anne » Anne étant la fille du roi René morte d’une chute de cheval à Gardana, et enterrée dans l’église. Au XV° siècle, cela fait 550 ans que le village porte ce nom. De même, Gardanne ne s’est jamais appelé Fangasse, qui est la terre inondable entre le Faubourg de Gueidan et l’avenue De Gaulle.

            Le pavillon de chasse du roi René a le prestige du roi et le nom charmant de pavillon. On a avancé qu’en ce lieu René possédait un pavillon de chasse, à la place de la bastide. Bastide il y eut, en effet, dite bastide de Lavabre, propriété de Raymond Filioli, apothicaire à Aix, avec un moulin attenant. Puis le bâtiment devint la propriété de Laugier Boutaric. Nulle trace du roi René ni d’un relai de chasse. Ce n’est qu’à la Restauration, quand les rois ont voulu redorer le prestige de l’ancien régime, qu’on l’a bapsisé pavillon de chasse du roi René.

            Le nom de Turin, qui qualifie le hameau suivant, vient du métayer aixois Guillaume Décomes, dit Turin. En 1635, le propriétaire de Valabre, Antoine de Gautier, lui loue ses terres. Les Décomes de Gardanne et de Meyreuil sont tous les descendants de ce Guillaume.

Par Michel Deleuil
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Lundi 18 janvier 2010 1 18 /01 /Jan /2010 14:10
Marius et la bataille d’Aix

                                                                                                            Michel Deleuil, mars 2001

            Alors donc, il était une fois Marius ! Vercingétorix fut le Français de la fin du XIXe siècle, le bon goulois moustachu de nos campagnes, pour envoyer nos paysans défendre la patrie contre le Kaiser (César) Marius fut lui au XVIIIe siècle le Provençal de notre noblesse locale en mal de latinité et d’indépendance contre Versailles. Non, la Provence n’est pas gauloise, mais romaine ! Après la Révolution, on baptisa latin : Auguste, Hadrien, Antoine, Antonin, Claude et surtout Marius après 1850.

Marius était le héros des temps heureux, quand les civilisés battaient les brutes. Il fut le mythe fondateur du latin, du  provençal, de la paix, des aqueducs, des tours. Les savants locaux (très peu les nationaux) écrivirent sur les légendes, sur le noms des lieux où sa trace était possible. L’archéologue du XXe siècle n’avait pas de terres à fouiller, mais des ragots.

            Des connaissances sûres existent sur Marius lui-même et sur ses ennemis cimbriques, mais l’on ne sait quasiment rien de la bataille qui les opposa. Des livres entiers y sont consacrés, mais nous ne citerons pas, des Associations culturelles comme la CERHVAT ayant très bien délimité la frontière rentre le connu et le supposé. Notre conviction est que la fausse question de la bataille empêche de se poser les vraies.

1. Le contexte :

Deux mondes s’affrontent, le germanique et le romain. L’épreuve dure 30 ans. Vers la fin, c’est-à-dire aux batailles d’Aix et de Verceuil, tous deux sont conscients d’une lutte à mort. Si les Germains perdent, ils disparaissent. Si Rome est une nouvelle fois battue, la ville risque d’être prise par un coup d’Etat, peut-être plus tard par les Barbares.

Les Cimbres sont des peuples de la mer du Nord. Parmi eux, la population du Jutland (Danemark), vit de la vache, sur des plaines côtières. Au II° siècle avant JC, la montée de la mer noie leurs patûrages. Ils partent, hommes, femmes, enfants, vers l’intérieur des terres, qui sont germaines et boisées. Cela ne convient pas. Ils tournent 50 ans, entraînant avec eux des peuplades en quête d’espace et d’herbages. Sous les noms de Cimbres, Ambrons et Teutons, un flot humain veut gagner la plaine du Pô en passant par l’Autriche et l’Illyrie.

En face, la République romaine est encore traumatisée par l’invasion d’Hannibal 100 ans avant. Elle est depuis très agressive. En –125, la route d’Espagne est sécurisée par la création de la Provincia.  En –122, Caïus Sextius rase Entremont et fonde Aquae Sextius. En –121, sur l’Isère, Domitius Ahénobarbus écrase les Allobroges et les Arvernes. En –118, la fondation de la capitale (Narbo) encercle définitivement les Grecs de Massalia. Mêmes succès en Afrique. Prise de Numance en –134 par Scipion Emilien, chute de Jugurtha en –105, alliance désormais avec tous les Berbères d’Afrique du Nord.

Ces conquêtes produisent une guerre des chefs, tous ambitieux mais sans grande envergure. Parmi eux, Sulla et Marius. Un coup d’Etat est possible, qui pourrait renverser la chère République. Rome a donc deux inquiétudes : L’invasion et la dictature.

En –113, le consul Carbo négocie en Illyrie avec les Cimbres. Il décide de les attaquer alors qu’il sont en pleins pourpalers. Il subit un désastre (Noreia) Les Cimbres ne prennent pas vers le Pö, mais traversent la Suisse et débouchent en Gaule (-109) Rome refuse de leur donner des terres et envoie le consul Marcus Silanus. Nouvelle défaite. Le consul Lucius Longinus est tué, l’armée prisonnière. On mandate le nouveau consul, le patricien Quintus Caepio, secondé par un plébéien, Gnaeus Mallius. Les deux hommes ne collaborent pas. Ils sont écrasés à Arausio (Orange) en –105, où 80 000 légionnaires trouvent la mort.

Ces déroutes augmentent la peur dans Rome. Le parti des plébéiens se renforce au détriment  de celui des patriciens, responsables de la crise.

En –105, les Cimbres sont sur le Rhône et la République est en plein désarroi..

2. Caïus Marius :

Caïus Marius est né en -157 à Cereatae. C’est un vieux général.

Fils de laboureur, soldat sorti du rang, il s’est distingué en –134 au siège de Numance. En –119, il a été élu tribun de la plèbe et il est devenu le chef du parti populaire. En –116, il a été nommé Préteur, ce qui l’a fait admettre dans l’ordre équestre. Il a épousé Julia, dame de la très puissante famille des Julii.

Rome, qui possède Carthage, veut réduire les Berbères au statut d’alliés. Dans la campagne d’Afrique, Marius est le second du général plébéien Metellus. Une anecdote savoureuse : Les Romains sont sans solution devant les éléphants. Jules, beau-frère de Marius, fait creuser une fosse camouflée et plantée de pieux. L’éléphant César tombe dedans et Marius est vainqueur. Quand la soeur de Jules aura un fils (-100), on le prénommera César (notre Jules César) Après des fortunes diverses, Marius entre à Rome pour se présenter candidat au consulat, contre l’avis de Metellus. Marius critique son chef, promet un changement tactique et la victoire. Barré par Sulla, il se retire en Afrique, où il est élu consul (–107) Il prend le commandement et réforme l’armée en profondeur. Il permet aux prolétaires, non possédants, d’être militaires, alors que n’étaient soldats que des propriétaires (intéressés par la solde et le butin) En –106, il s’empare du trésor de Jugurtha, le chef numide. Il gagne la guerre, mais c’est Sulla qui se fait livrer Jugurtha et qui se dit vainqueur. Peu importe, Rome adore notre Marius : Les soldats se sont enrichis et l’Afrique est une cliente. La plèbe et le parti équestre en font l’homme fort de Rome, mais l’aristocratie s’en méfie. Après les défaites de Silanus et Caepio sur le Rhône, Marius rentre à Rome en -104. Il a 53 ans.

3. Préparation de la campagne (-104 à –102)  :

Marius reçoit le commandement. Sa mission est d’exterminer les Cimbres. Ces peuples sont redoutables par leur nombre, mais surtout, ils véhiculent des idées, des dieux et un sens de la propriété que les Latins ne peuvent admettre.

Les déroutes précédentes montrent qu’il faut s’y prendre autrement. Et l’on n’a plus droit à l’erreur. Pour réformer er préparer, Marius se fait élire 4 fois de suite consul, alors que la loi l’interdit. Trois éléments sont nouveaux : Le chef (Marius), rompu à la guérilla et au harcèlement, les alliances (Marseille, les Ligures), la tactique (attendre au point favorable, éviter le choc frontal) Pour la première fois, Rome commande des bataillons ligures. Comme contre les éléphants, qui semaient la panique, on va éviter ces géants germaniques, qui chargent avec des cris effrayants.

Marius commence par réformer l’armée en 5 points : Entraînement des légionnaires selon la méthode des écoles de gladiateurs, usage d’une nouvelle lance (le pilum, qui pénètre dans le bouclier ennemi et ne peut plus être retiré), sac à dos de provisions sur chaque soldat, regroupement des manipules en dix cohortes, ce qui facilite la transmission des ordres du général, aigle comme symbole de chaque légion, ce qui crée un lien, une fierté, une abnégation.

Marius fait le voyage de Marseille, traite avec les Grecs et les Ligures. Les premiers financent, les seconds s’enrôlent et apportent la connaissance du terrain, des hauteurs, des chemins et des marécages. Les Ligures ont probablement joué un rôle important.

Le consul établit son camp à Glanon, comptoir grec qui deviendra Glanum. Et il attend, en famille, car son épouse et sa fille sont là. Il entraîne les troupes, romaines et étrangères, il galvanise leur moral. On a dit qu’il avait utilisé une pophétesse du nom de Marthe, ce qui n’est pas impossible, les très fétichistes Romains employant souvent les devineresses pour motiver les troupes. Il lance aussi des travaux, dans le triple but de maintenir ses hommes occupés, de faciliter les mouvements lors du combat, et d’offrir des ouvrages aux autochtones. On a beaucoup discuté de ces travaux, certains voyant Marius partout, d’autres nulle part. Allons du moins contesté au plus incertain :

  • Creusement d’un canal de 20 km Rhône-mer, dit Fosse Mariani, qui a donné Fos sur mer. Le but est clair : Alimenter son grand camp à partir de la mer, avoir un mouvement rapide vers Martigues et Marseille, offrir la voie du Rhône à Massalia.
  • Ouverture de l’étang de Berre à la mer (?) Assèchement de la Fare, Saint-Chamas, Berre, Martigues, Marignane. C’est le complément du canal rhodanien. On a voulu en voir la preuve par la plage du Jaï ( = Caï = Caïus) et par Marignane (Marii Ager = domaine de Marius)
  • Préparation de camps retranchés, de chemins les reliant, de tours pouvant donner des signaux par le feu et la fumée. La chose est certaine, mais contestable à tel ou tel endroit. L’oppidum de la Cloche (Les Pennes) a été renforcé pour protéger Massalia. Mais a-t-on fait les deux tours d’Aix qui seront dans le palais comtal ? Ces tours sont postérieures. On connaît des camps à Meyreuil, Fuveau, Belcodène, Saint-Jean le Puy, le Pain de Munition, Rians, la première colline à l’est de Saccaron, Saint-Antonin. Peut-être sont-ils antérieurs, Rome surveillant la vallée depuis –154 et ayant pris Entremont en –122. Peut-être ont-ils été simplement activés. Même considération pour les chemins Rognac-Aix par l’Arc et Luynes-Trets par Valabre, la Barque et l’Arc.
  • On a avancé l’idée, en se fiant aux toponymes, que des aqueducs axois (il y en a 5) seraient contemporains de Marius (??) la ville naissante d’Aix profitant des bras disponibles. Meyrargues = Marii Ager. La source de Rognes s’appelle Foun Marin.

En –105, Rome a signifié aux Cimbres que toute installation en terre romaine ou assimilée leur était interdite. L’immense horde entame une marche outre Rhône, vers la Narbonnaise et l’Espagne. Elle progresse en ravageant tout sur une bande de 40 km de large, plus par colère que pour subsister. Les populations ibériques souffrent, Narbo tombe. Rome a perdu ses nouvelles colonies, son consul Marius n’a pas bougé.

Marius est calculateur. Si les Cimbres s’évaporent en Espagne ou en Aquitaine, c’est un moindre mal. S’ils reviennent, on aura eu le temps de monter la sourissière. Alors que si je les poursuis, je perds l’avantage du terrain et je risque le choc frontal.

Où prépare-t-il le piège ? Pour aller en Italie, Hannibal a pris par Embrun, uniquement parce que Massalia et les Ligures lui interdisaient les Bouches du Rhône. Pour profiter des Ligures tout en protégeant Marseille, il faut donner l’autorisation aux Cimbres de prendre les vallées Arc-Argens. Trois sites alors sont favorables : La plaine sous Eguilles, la plaine de Trets et celle de Saint-Maximin. 

Les vaches danoises n’ayant pas apprécié la garrigue catalane, les Cimbres font demi-tour, demandant à nouveau le passage. Refus. Pour des raisons inconnues, ils partent. Peut-être préfèrent-ils retourner vers les forêts ou les alpages ? Cette solution ne fait pas l’unanimité, et, vers Lyon, les Cimbres poursuivent, alors qu’Ambrons et Teutons font demi tour et descendent vers Glanon. Manifestement, ils ont décidé de passer en force.

4. La bataille contre les Ambrons-Teutons ( –102)  :

            Aucune relation directe, par les Romains ou les Massaliotes, ne nous est parvenue. Tacite y fait allusion vers l’an +110. L’historien grec Plutarque écrit 7 pages vers l’an +100, dans sa Vie de Marius. Voici leur résumé : Les Teutons-Ambrons sont 300 000 combattants tous bien armés, traînant une multitude plus grande encore de femmes et d’enfants. Ils marchent contre Marius (à Glanon) qui retient ses soldats pour une occasion meilleure. Les Teutons passent en se moquant et défilent pendant 6 jours. Marius se met à leur suite. « Quand ils arrivèrent aux eaux de Sextius (Aix) Marius résolut de les combattre. Montrant de sa main une rivière qui baignait le camp des Barbares, il dit : Nous allons aller chercher l’eau, au prix de notre sang » En passant la rivière les Ambrons perdent leur ordonnance et les Ligures les attaquent. Les Romains descendent de leurs positions élevées. La rivière regorge du sang des morts. La nuit tombante les Romains regagnent leur camp non fortifié. Les Ambrons poussent toute la nuit des cris horribles qui font retentir les montagnes. Marius envoie Marcellus avec 3 000 hommes pour se mettre en embuscade et pouvoir charger les ennemis par derrière. Le lendemain, Marius range ses soldats devant le retranchement. Sans attendre, les Teutons furieux vont attaquer les Romains sur la hauteur même. Sur un terrain glissant et inégal, les Barbares peinent. Ils regagnent la plaine et entendent des cris aux derniers rangs : Marcellus attaque la queue de l’armée. Les Barbares prennent la fuite. Les Romains en capturent plus de 100 000. Ils font un triomphe à leur général.

            C’est à partir de ces seules données, puisque l’archéologie n’a rien trouvé, que les savants ont imaginé les détails. Voici grosso modo ce qu’ils dégagent :

               Marius était dans son camp de Glanon lorsqu’il laissa passer les ennemis. Ces derniers campent entre Glanon et Mollégès. Puis les Barbares prennent par Orgon, Pélissane et Aix. Duranti la Calade a proposé de voir les Ambrons étalés dans la plaine de La Pioline-les Milles) et Marius sur la hauteur du Montaiguet, la premiere bataille se déroulant au pont de l’Arc, où versaient les eaux chaudes. Les Ambrons auraient été l’arrière garde, les Teutons étant devant, déjà dans la vaste plaine de Pourrières. Les Romains se seraient ensuite déplacés et, 2 à 3 jours après, une seconde bataille aurait eu lieu vers Saccaron. Marcellus serait descendu du Pain de Munition. Duranti veut à tout prix que Marius fut sur le Cengle...

            Le schéma précédent est dû à un militaire (Dervieu) et à un savant local (Duranti) Il a l’avantage de ne pas écorcher le récit de Plutarque.

            Les points suivants, avancés depuis par d’autres penseurs, sont sans preuve :

* Les batailles se sont déroulées fin octobre -102, à 4 jours de distance

* Les Barbares ne sont pas suivis par Marius. Ils arrivent du plateau de Puyricard et Marius de la vallée de l’Arc (Roquefavour) Par Luynes, la Barque, Trets, il les précède sans que l’ennemi le sache. Les Teutons prennent par le Tholonet et Beaurecueil, alors que Marius a fait monter un petit poste de défense à l’Est de Saccaron qui n’a rien pour les effrayer.

* Des régiments étaient postés, en attente, sur les hauteurs (Meyreuil, Fuveau, Saint Antonin)

* La tactique de Marius était de faire pénétrer les Barbares sur la route de l’Italie. A cause de l’étroitesse à Langesse, ces 600 000 personnes et 50 000 vaches s’étireraient (Plutarque dit 6 jours) Alors, on attaquerait leurs points faibles. Marius commença par envoyer les Ligures sur l’arrière-garde (épisode du pont de l’Arc) Lui, depuis le Montaiguet et La Cloche, barrait une éventuelle marche sur Massalia. Une fois que les Ligures eurent poussé tout le monde dans le système Tholonet-Saccaron, Marius quitta le Montaiguet pour aller se placer devant l’avant-garde (Plutarque parle en effet de camp sans retranchement puis de camp avec retranchement) Quand les Teutons l’attaquent, il envoie Marcellus sur les charriots de femmes et d’enfants. Panique. Sur 10 km, les femmes réclament des guerriers, ces derniers ne sachant plus où aller, se laissent faire prisonniers. Ils ne savaient gérer que l’attaque frontale !

J’avoue être séduit par ces propositions, mais aucune n’a avancé de preuves.

5. La bataille contre les Cimbres ( –101)  :

Marius avait placé 2 légions en Italie du Nord, sous les ordres de Quintus Catulus, pour bloquer les Cimbres. Catulus est débordé et il passe au sud du Pô (-102) Sitôt la bataille d’Aix terminée, Marius le rejoint avec les légions romaines, et ensembles ils attaquent les Cimbres à Vercellae, en –101. Ils tuent ou réduisent en esclavage plus de 100 000 Cimbres.

La longue pérégrivation germaine se termine et Rome n’a plus peur.

6. Réflexions sur la bataille d’Aix

Ont disparus 600 000 Ambro-Teutons, 200 000 Cimbres, soit 1/30 de la population européenne, réduites à la mort, l’esclavage ou l’errance.

La République triomphante a rompu l’expansion germanique, elle s’est associé les Ligures et les Massaliotes, elle a su dissuader Marius de faire un coup d’Etat après sa glorieuse victoire, elle a dit aux peuples de la terres « Voilà ce qu’il en coûte de pénétrer dans le territoire romain »

Massalia va devenir Massilia, grand port allié des Romains La Provence ligure va se romaniser rapidement et en profondeur. Glanum, Arles, Nimes, Vaison, dépasseront vite Aix, simple poste militaire du départ.

Devant de telles causes et de telles conséquences, il est superflu de se demander si la bataille eut lieu à Saccaron ou au pont de l’Arc (Lar pour les Ligures, Caenus pour les Romains) L’intérêt est secondaire, et sourtout déviant sur le plan moral : Que voulez-vous, c’est la guerre, et cette bataille a eu ses morts... Plus que bataille, il y a eu génocide, un génocide préparé par 3 peuples contre un quatrième.

 

Pourtant, la plaine padane était assez vaste et dépeuplée pour recueillir des peuples associés, qui vers –120, étaient pacifiques. A force de refus, les Barbares sont devenus hostiles. A force d’être attaqués et d’être victoirieux, ils ont décidé de passer en force.

Rome applique une politique impérialiste, contre les Berbères et contre les Barbares. Marius et son temps n’ont aucun scrupule. Ils pensent en termes de soumission et de gloire. La vision est militaire, pas républicaine. La notion de légitime défense ne s’applique pas.

Pourquoi les Cimbres ne sont-ils pas allé en Gaule ? Ils ont cotoyé les Celtes, les Helvètes, les Allobroges, les Eduens, les Arvernes, sans que nous sachions la moindre chose de leurs relations. Il semble qu’il n’y ait pas eu d’hostilité entre eux. Dans 60 ans, quand les Helvètes voudront aller en Poitou, les Eduens appelleront Rome (Jules César) pour ce travail d‘élimination. Les Cimbres ont ravagé la Narbonnaise romaine, pas l’Auvergne gauloise.

Tout ceci indique que sous l’apparence d’une bataille, se déroulait l’affrontement entre Rome et ses voisins, entre sa loi et les traditions nomades, pastorales, communautaires, panthéïstes. En un mot, 2 concurrents recherchaient des terres par des moyens très différents.

Les Teutons ne sont pas odieux pour leurs crimes, pour le ravage de la Narbonnaise, mais pour avoir franchi le fleuve sans se soumettre. A Rome, la frontière et la loi, c’est sacré !

Si Rome l’avait voulu, la chose aurait été négociée. Par contre, après –105, l’extermination ou le désastre sont les seules issues. Les Massaliotes veulent voir disparaître ce peuple non commerçant, tueur de clients, fauteur de troubles. Ils financent, et Marius met son quartier général à Glanon (ville grecque), utilise les postes grecs (St Gabriel, St Jean de Garguier, Vernègues, la plaine tretsoise, ce jardin de Marseille)

Les Ligures, débarrassés de leurs dictateurs d’Entremont, se sont vite ouverts aux Romains. Ils offrent leurs oppidum, leurs chemins, ils nourrissent les Grecs et les légions, grâce à leur superbe agriculture. Faut-il que la latinisation soit aimable, pour que ces gens n’hésitent pas ! 60 ans plus tard, les Gaulois feront de même, parce que l’esclave romain est moins malheureux que l’esclave gaulois : Ils se laisseront conquérir par César.

L’invasion cimbrique est une vague de peuples parmi d’autres. Elle a été précédée de vagues celtes ou étrusques, elle sera suivie de vagues germaines, gothiques et mongoles. Dans un premier temps, Rome s’est soumise et a assimilé les progrès techniques. L’invasion d’Hannibal est de nature militaire, et après la destruction de Carthage par Scipion (-146), Rome installe sa vision : Là est la frontière. Au dedans est la loi romaine, à l’extérieur ce que l’on veut, mais on ne pénètre pas sans permission. Rome se donnera le droit de déplacer la frontière, en Gaule, en Turquie, en Palestine etc., puis un jour, au II° siècle après JC, l’Empire laissera s’installe des Barbares sur ses terres. Rome ira même jusqu’à accueillir des Barbares pour se protéger d’autres Barbares. Car la morale militaire, celle qui donne raison à celui qui a gagné, se sera affaiblie.

-102 se situe au sommet de la solution romano-militaire. Marius n’a pas livré une bataille, il a réussi une solution radicale : L’extermination.

Les légendes sont nées à partir du XVI° siècle, quand la Renaissance voulait tout voir en positif chez les chers compatriotes de Virgile. Elles ont fleuri une catastrophe humaine.

Selon ces balivernes de lettrés plus ou moins influencés par l’Eglise, Sainte-Victoire est ainsi nommée en raison de cette belle bataille (origine = mot ligure venturi, comme Ventoux) La victoire des civilisés sur les brutes étaient sainte, même 100 ans avant JC ( !) Marius avait précipité les chefs barbares dans le Garagaï (aucune trace n’a jamais été retrouvée), et Pourrières venait du mot pourriture. Avec beaucoup d’humour, Frédéric Mistral a rectifié : Pourrières pour porri, les poireaux.

Le monument de Saccaron est peu fiable, car non daté de façon sûre, méconnaissable pour avoir perdu ses statues et sa pyramide. Une galégeade amusante s’y rattache. Il était, dit-on, à l’origine, surmonté des statues de 3 guerriers portant Marius sur un pavoi, et appelé le Delubrium Marii. Marius ayant disparu, les paysans du coin chinaient le monument : « D’oou deloubré, si mettoun très hommes per pourtar un téoulé (Au Délubre, il faut qu’ils s’y mettent à 3 pour porter un bouclier) » Quand à la mode du prénom Marius, datée d’après 1850, elle est sans liaison avec le consul. Les prénoms romains plaisent, à un moment où la religiosité faiblissante suscite moins de Marie, d’Anne, d’Elisabeth, de Joseph, Pierre, Paul, Jean, etc.

            Notre héros Marius n’est pas brillant après l’extermination des Cimbres. Grand général peut-être, mais piètre politique et immoral citoyen.

Il commence par laisser massacrer ses alliés dans la plaine du Pô. Puis il est reçu à Rome en grand triomphateur, adoré du peuple, mais repoussé par l’aristocratie. Sulla renverse ses trophées, et en –90, Marius est contraint de quitter Rome, qui craint de sa part un coup d’Etat. On donne le commandement de l’armée à Sulla pour lutter contre Mithridate. Marius réclame le poste, car il est très prétentieux. Il obtient le commandement en chef et revient. La guerre éclate entre Sulla et lui. Sulla entre dans Rome, emprisonne Marius, mais celui-ci arrive à s’évader et à fuir en Afrique.

En -87, Sulla part en Orient. Marius rentre à Rome et se livre à une sanglante répression. Il se fait nommer consul, mais il meurt, le 13 janvier – 86,.apparemment de mort naturelle. Son partisan Cinna est vaincu par Sulla. Quand plus tard Jules César louera son oncle Marius, il laissera entendre que le mérite en revenait à la gens Julii.

Un détail en dit peut-être long sur les relations de Marius avec Rome : Quand il est dans son camp de Glanon, il perd sa fille Octavia et la fait enterrer dans le minuscule cimetière de l’Arles naissante, qui n’a pas encore le prestige des Alyscamps.

            C’est probablement pour oublier Marius que Rome n’a pas laissé de traces sur l’épisode cimbrique. C’est peut-être aussi pour oublier que le résultat doit beaucoup aux Ligures et à Marseille. Rome s’empresse de développer Arles pour concurrencer Marseille et pour isoler Aix, où les Ligures affluent. Les villas romaines qui se construisent à Gardanne sont sur le territoire d’Arles. Et voilà Gardanne parti pour 2000 ans à n’être pas aixoise ni marseillaise. Curieuse et persévérante conséquence de cette bataille décidément étrange.

Par Michel Deleuil
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Dimanche 17 janvier 2010 7 17 /01 /Jan /2010 08:25

La vie de Toussaint Borély

                                                                       

                                                                                                            Michel Deleuil, 2009-06-18

Selon la morale du monde, c’est une lâcheté que de supporter une offense.

Bourdaloue, cité par Borély

Dans la solitude de la forêt provençale, à 5 km de tout village, un enclos gagné par la végétation abrite une tombe sobre et soignée. La pierre est du plus beau calcaire, la sculpture du meilleur ciseau (1)

Le bloc frontal arbore les symboles de la justice.

Le couvercle expose une déclaration solennelle :

Un magistrat vaincu s’exila par ici.

En défendant les libertés publiques,

En soutenant la presse et le jury,

Il succomba. Mais ceint de ses reliques,

Ne voulant qu’un suaire en feuilles politiques

Et conservant sa foi dans l’avenir,

Sans cesse il crut qu’un jour la France

Secouant tous les jougs, d’abord l’intolérance,

Puis tout de bon pour en finir,

Proclamerait sa délivrance.

Immobilis in motu (immobile dans le mouvement)

Le dos du mur derrière le frontal porte un épitaphe attribué à Joseph Autran :

            Laissez en paix celui dont la justice

            Sut tout pacifier sans aucun artifice,

Qui, ordonnant la garde d’un million,

            Protège de prière une tombe sans nom.

            Ce cri sans écoute est celui de Joseph Toussaint Borély (1788-1875), homme d’envergure, ami de Manuel, Mignet, La Fayette, Lord Brougham et Thiers (dont il n’a pas la vanité politique), homme altruiste et solitaire, généreux et exigeant, raisonnable et fou, libéral détruit par les libéraux, procureur général renvoyé par Louis-Philippe, colonel de la garde nationale et démissionnaire, notable incorruptible bafoué par les notables, bourgeois sans affairisme ni postérité, homme à la vie douloureuse mort en conservant sa foi dans l’avenir.

La tombe le dit, il a préféré la garde d’un million1 à sa réussite personnelle, sacrifiant son temps, son argent et sa renommée à des causes difficiles. Sans jamais varier, il a lutté pour que la France secoue tous les jougs, d’abord l’intolérance, puis (…) qu’elle proclame la délivrance, la liberté citoyenne, l’humanisme. Il écrit à 82 ans 5 volumes pour contribuer à réformer le parquet (29) Ne voulant d’un suaire en feuilles politiques, il s’exile dans l’anonymat, à l’inverse de ceux qui abusent des Associations pour améliorer leur position, qui se font ensevelir sous des plaques reconnaissantes. Caton Alceste Borély gît loin de tout, Tartuffe Rastignac Thiers parade sur les boulevards de toutes les villes.

Borély passait à Aix pour demi-fol (2) et son cas intéresse le psychologue, sinon le psychiatre. Chaque individu a sa part d’humain et sa part de barbare, de généreux et de destructeur, et il excellait dans les deux cas. Son exemple encourage à tempérer notre susceptibilité. Mais il y a mieux. Chaque époque aussi a sa part d’humain et sa part de barbare. Celle de Borély a encore un espace libre (l’Amérique, l’Algérie), une République à construire, une industrie à monter. Les Romains exportaient le barbare vers les autres peuples, les Croyants lançaient des guerres saintes, les civilisés colonisaient les sous-développés, Borély croyait aux institutions futures. Avec 14-18, Hiroshima, Auschwitz, la guerre froide et la main mise bancaire, la mondialisation a fait de l’espace un champ clos. L’humain et le barbare, les pensées globales et les plaisirs individuels, les devoirs et les droits sont à re-préciser. Les attitudes opposées de Borély et de Thiers, de La Fayette et de Prévost-Paradol, sont à méditer.

Si l’œuvre a un sens par sa transmission, cette tombe n’est pas sans nom. Lamartine écrit un mot sur la tombe de chaque grand révolutionnaire, courage, crime ou vertu et ajoute sur toutes : Mort pour l’avenir (3) Borély, qui correspondait avec Lamartine et qui en partageait les idées, n’est pas un héros, mais il a dignement lutté pour l’indépendance de la justice, l’importance des jurys, les circonstances atténuantes, la sévérité devant la corruption et devant le désordre partisan, pour les réfugiés grecs, la liberté de la presse, la défense des minorités, l’amélioration de l’éducation, des transports, de l’hygiène, de l’élevage porcin, pour l’introduction de techniques modernes dans l’agriculture. Il a été suivi à titre posthume sur bien des points, y compris sur l’abolition de la peine de mort.

Mise en garde. Un Libéral de 1830 est un libéral par défaut. Les Légitimistes sont pour un pouvoir centralisé, y compris en matière économique, pour les privilèges et la dîme. Soutenus par la noblesse et par l’Eglise, ils vont s’étioler au cours du temps. Les Républicains sont très affaiblis, l’histoire ayant constaté qu’en 91-99 la République conduisait à la dictature populaire et le radicalisme à la terreur. Ils appellent à une Chambre forte, à la liberté de la presse et de l’enseignement, à la réforme de la législation criminelle, au suffrage universel et à la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Mais l’heure n’est pas à une République, encore moins à une République sociale. Les Libéraux sont contre la monarchie et contre la République. La seule chose qui les rassemble est la liberté économique. Ils sont souvent Orléanistes, pour une royauté à l’anglaise, un roi hors de l’exécutif, un Parlement assurant plus ou moins les Droits de l’homme. Ils s’appuient sur la richesse et l’ordre. Les Bonapartistes se cachent  sous des thèmes populistes : Gloire, Code civil, aménagement du territoire.

1. La Révolution (1788-1804)

Le 24 janvier 1788, Joseph Toussaint Borély naît à Sisteron. Son père est Marc Antoine Borély, 29 ans, né à Authon, avocat, juge de paix, haut fonctionnaire, procureur au siège de Sisteron et fils du notaire François Borély, 55 ans. Sa mère est Marthe Louise Crudy, née aussi à Authon. Le parrain est Toussaint Crudy, bourgeois, et la marraine Claire Burle, épouse de Boniface Vial, avocat. Toussaint naît donc chez des notables, notaires ou avocats.

Le couple s’aime, l’enfant est le premier, et c’est un beau bébé.

Il y a deux siècles, les Borély ont essaimé à partir du Queyras. Toutes les branches ont prospéré, en particulier celle de Marseille. Sous Louis XIV, des Borély ont fait enregistrer leur armorial, des cousins marseillais ont adopté les mœurs et les idées des nobles. Ce n’est pas le cas de Marc Antoine, admirateur des Encyclopédistes, citoyen, partisan d’une réforme profonde du droit. Il est franc-maçon, haut placé dans la hiérarchie et très actif dans la région. « Pour eux, il s’agit de remplacer l’orthodoxie religieuse par les Lumières, les groupements traditionnels par des modernes, du provincial par du national » (4)

Les Etats généraux n’empêchent pas Toussaint de sucer son pouce, mais ils agitent fort les populations. Marseille se tend entre nobles hostiles et bourgeois francs-maçons favorables. L’ancien salon de Guillaume de Paul, qui fut le centre de la vie artistique de la ville, au 53, rue Grignan, rassemble les royalistes moroses, dont les Borély de Marseille. Mirabeau en est écarté. Il part formuler les revendications du Tiers Etat. Pendant trois jours il est acclamé. Le 19 mars 1789, il arrive à Aix suivi de 300 carrosses. Elu le 4 avril à Marseille, le 6 à Aix, il opte pour Aix. Le 11 avril, au n°25 de la rue Thubaneau, le maire Etienne Martin lance un club des amis de la Constitution. Le jeune avocat Barbaroux est euphorique.

Aix, ville plus aristocratique et plus parlementaire, désigne Espariat comme maire.

Au siège de la sénéchaussée de Forcalquier, en mars, le père Rolland, curé d’Authon et de la Motte du Caire, est élu député du clergé. L’esprit voltairien de Marc Antoine n’y voit que du bien, tant cet ami prêtre sert Dieu mais aussi les hommes avec dignité.

Pendant que Toussaint améliore ses premiers pas, les débats politiques se dégradent. La crise de subsistances et l’enchérissement du pain provoquent des émeutes, à Barcelonnette, Riez et Soleilhas. Le 14 mars 1789, l’évêque de Sisteron Suffren-Saint-Tropez arrivant d’Aix en carrosse, est lapidé. Il fuit avec son attelage jusqu’à Lure. La foule l’accusait d’accaparer et Marc Antoine était au premier rang. La police royale ouvre une enquête sur les émeutiers, mais aucun témoin ne dépose.

Début août, une Grande peur touche la région. Des rumeurs font croire que des troupes de brigands (500 Piémontais et 4 000 Parisiens) vont tout piller. Les villes de Moustiers, Castellane, Riez, Digne, Seyne, Puimoisson et Vinon, s’arment et se constituent en réseau de solidarité. Marc Antoine le clame, la peur ne doit pas provoquer la fuite, mais la résistance armée. Avec d’autres élites, il dirige une garde civile impromptue, qu’il maintient après la disparition des rumeurs. En janvier 1790, il participe à la fête fédérative des gardes, qui se tient à Valence et qui rassemble 12 000 délégués. Ne nous étonnons pas de voir plus tard Toussaint dans cette garde nationale si chère à son père.

A Marseille, le major de Bausset est tué, sa tête est promenée au bout d’une pique. A Aix, le 14 décembre, on pend Guiramand, Maurelet et Pascalis, parce qu’ils participaient au complot du comte d’Artois et des émigrés.

La Constituante, où siège notre bon curé Rolland, attribue de larges pouvoirs de maintien de l’ordre aux municipalités et crée les départements. Celui des Basses Alpes a pour chefs-lieux de district Forcalquier, Digne, Castellane, Barcelonnette et Sisteron (plus tard, Barcelonnette et Sault le quitteront et les cantons seront réduits à 33) Ce département est l’un des plus pauvres, et l’un des plus favorables à la Révolution. Deux communes sur trois ont une société populaire, 84 % des prêtres prêtent serment à la Constitution civile du clergé. Toussaint Borély le dira souvent aux Marseillais et aux Aixois : Ce département était l’un des plus instruits, car l’instruction était la seule planche de salut pour ces déshérités, l’un des plus humanistes, l’un des plus honnêtes. Les deux villes appréciaient.

Le département des Bouches du Rhône a pour chef lieu Aix, où les travaux de construction du palais de justice sont interrompus à cause des troubles.

Les vacances de 1791 se passent à Authon. Toussaint parle, gambade, s’intéresse aux moutons. Son père discute avec le curé, qui ne fait pas partie de la Législative.

- J’ai été ébloui par la ville de Paris, par les grands hommes que sont le savant Condorcet, l’évêque Talleyrand, l’abbé Grégoire ou notre défroqué Siéyès. Ils cherchent à jeter un pont entre la justice et la logique. Finissons en avec la sorcellerie !

- Oh oui ! Finissons en avec les coutumes, mettons de l’ordre dans la jungle des droits, ramenons le procès aux causes, introduisons des principes et de l’esprit.

- Vous savez, des personnes comme La Fayette et Necker interprètent la réussite anglaise comme celle de lois plus naturelles. Ils prônent la liberté de propriété, le libéralisme, mais Marat ajoute « libéralisme avec des règles, des règles qui soient les mêmes pour tous »

- Il faut établir la justice sans semer le désordre.

- Une Société des amis de la Constitution est créée, avec Barnave, les frères Lameth, La Fayette, Sieyès, Robespierre… Ils veulent arriver à des institutions justes, éviter les pressions partisanes des royalistes ou des corporations. Ce sont de grands juristes, et Monsieur de La Fayette est le chef de la garde depuis la prise de la Bastille. Ils se réunissent au couvent des Jacobins… La liberté, l’égalité et la fraternité doivent éliminer tout sectarisme, tout intérêt particulier. Je retrouve là le message de Jésus, mais notre sainte Eglise est réticente, cher Marc Antoine, car l’on supprime les ordres religieux, l’on nationalise ses biens !

- On lui conserve le rôle d’instruire, on lui laisse le culte, n’est-ce pas l’essentiel ?

Notre curé, justement, apprend à lire aux enfants de la commune, et Toussaint a porté un vif intérêt à ses premières leçons.

Les clubs s‘animent, prennent une importance croissante. A Sisteron, Marc Antoine est inscrit à celui qui est affilié aux Jacobins. A Marseille, brille le jeune Barbaroux.

Le 17 juillet 1791, au Champ-de-Mars, la garde tire sur la foule, sans sommation. On a froidement appliqué la loi martiale. La Fayette démissionne de la garde, puis il est battu aux élections du maire de Paris. Marc Antoine est atteint. La Fayette était son guide, chef de la garde et franc-maçon, le héros de la liberté, l’ami de Washington, celui qui, le 17 juillet 89 présenta la cocarde tricolore au roi, le proche de Roland, de Brissot, de Condorcet, et voilà qu’il se retire au milieu du gué !

Marc Antoine ne peut savoir que sous l’auréole du héros de l’Indépendance se cache un cerveau prétentieux et hésitant, bon arbitre peut-être, mais mauvais joueur. La Fayette a été vexé par le mouvement populaire, qui a ébranlé son beau montage. Il se voyait, tel le fléau de la balance, entre le plateau royal et le plateau bourgeois. Pour lui, Danton, Marat, les Cordeliers, les Jacobins, et même les francs-maçons, sont manipulés par la faction Orléans, qui s’oppose à la République au nom d’une monarchie constitutionnelle.

Au club jacobin de la rue Thubaneau, on chante l’hymne à l’armée du Rhin, puis on propose la République pour la première fois en France (27 juin 1792)

Des émeutes royalistes éclatent ici ou là, à Marseille par exemple, mais la population en majorité républicaine ne suit pas. C’est la guerre qui inquiète Marc Antoine. La patrie est en danger ! La Fayette commande l’armée du Nord, qui doit repousser l’invasion étrangère, mais il ne prend aucune initiative. Pire, il s’oppose aux ordres de la Législative et défend le roi. Danton et Brissot l’accusent. Pour sauver sa tête, il fuit chez les Autrichiens, qui le font prisonnier. Marc Antoine devient Girondin.

Son activité redouble. Il voyage, achète des biens nationaux, organise les dons de chemises, bas et souliers, aux troupes. Quand un bataillon de grenadiers est levé (septembre 1792), Toussaint assiste au départ des héros depuis les bras de son père. Nouvelles levées en mars 1793. L’insécurité grandit, à cause des royalistes. Les Sociétés adhèrent de plus en plus aux Jacobins, qui représentent 40 % de la population. L’enfant sent que son père est soucieux.

En janvier 1793, le général Peyron, à la tête de sans-culottes marseillais fait un coup de main sur Digne. Du 21 au 26 juin, le col de Larche est attaqué par des bandits du Piémont-Sardaigne, et victorieusement défendu par le général Rossi. Le 13 août, les députés Jean François Ricord et Augustin Robespierre, en mission auprès de l’armée d’Italie, sont attaqués et chassés de Manosque. Ils reprennent le contrôle du secteur avec l’appui des républicains. Perturbé, Marc Antoine compte sur les Représentants en mission pour remettre de l’ordre.

Le député Dherbez-Latour épure l’administration départementale, convertit plusieurs églises en Temples de la Raison (septembre 1793) Rassuré, Marc Antoine est de plus en plus libre penseur. A Marseille, les dantonistes Paul Barras et Louis Fréron font exécuter 285 personnes place de la Bourse. Ils opèrent avec tant d’arbitraire, d’injustice et de dureté qu’ils entraînent des plaintes. A Aix, entre juin et août, ils avaient fait 59 victimes. Le collège Royal-Bourbon anciennement aux Jésuites (actuelle rue Manuel), a été déplacé aux Ursulines (actuel lycée Mignet.) Des Marseillais girondins hostiles à la Montagne veulent gagner Lyon, ville girondine. Au pont de Bonpas, les Avignonnais leur font front. Agricol Viala, un enfant, est tué en voulant couper les amarres du bac. Les troupes officielles du général Carteaux repoussent les Marseillais, qui veulent alors livrer la ville aux Anglais. Les Anglais demandent Toulon. Carteaux entre à Aix le 21 août et le 25 à Marseille.

La Gironde se met en guerre contre la Montagne. A Bordeaux, le 25 juin, Barbaroux est décapité. La plupart des chefs vont y passer, Brissot, Vergniaud, Madame Roland…

Maximilien Robespierre rappelle Barras et Fréron et les tance froidement. Le 9 thermidor, l’Incorruptible veut monter à la tribune pour brandir un papier envoyé par le palais de justice de Marseille, papier qui contient des aveux (peu clairs) du capitaine Martel de Cotignac mettant en cause Barras et Fréron. Il en est empêché et tombe (28/07/1794)

« La mort de Robespierre est une date, non la cause de la fin de la Terreur. La Révolution tombe de la tragédie dans l’intrigue. Il fallait qu’elle nous laisse Caton d’Utique, et elle ne nous laisse que Marius » (5) L’intrigue fleurit en effet. Robespierre passe pour l’unique et atroce responsable de la Terreur, Barras, Fréron, Tallien, Fouché se font un minois de personnages très fréquentables.

Marc Antoine veut tout oublier, entrer dans l’anonymat, se consacrer à sa nouvelle et belle fortune immobilière. Mais les passions s’exaspèrent. Les royalistes traquent les jacobins. L’envoyé en mission, le député Gauthier des Orcières, épure à nouveau l’administration. En janvier 1795, Fréron revient. Tout est à redouter, de tous côtés. Les royalistes remportent les élections. A Marseille, Barras tente un coup d’Etat et fait fusiller des prêtres. Le général royaliste Willot, homme pondéré, calme les passions et fait repartir l’économie.

Dans le calme, Toussaint commence ses études primaires à l’école communale de Sisteron, Marc Antoine redevient souriant et ose sortir au bras de son épouse, pour promener l’enfant le long de la Durance. Mais l’accalmie est brève. En janvier et février 1796, des émeutes ont lieu à Moustiers-Sainte-Marie et à Oraison. Malgré le général Peyron, qui est à nouveau là pour maintenir l’ordre, les royalistes assassinent en février et mars 1797 des républicains à Oraison, à Digne et à Sisteron même.

- Marthe, nous sommes en danger de mort. Nous ne pouvons plus rester ici. C’est moins pour toi et pour moi que pour notre cher Toussaint… 

- Je sais, Antoine, mais où aller ? Toulon, Marseille et Aix sont des nids de royalistes.

- Mes rentes me permettent de quitter ma charge. Nous pourrions aller au pays de Voltaire et de Rousseau… Mais Toussaint est à l’âge où l’éducation est cruciale, et nos pérégrinations lui seraient fatales. Je te propose de l’inscrire au collège de Gap, de le confier à Rolland (curé d’Authon) et à tes parents. Tu sais la qualité de ce prêtre, on ne peut trouver meilleur maître. Mon père et ma mère vont rester ici. Ils s’occuperont de mes affaires.

A 9 ans, Toussaint entre en pension à Gap, avec vacances à Authon auprès du curé constituant. Comme convenu, ses parents ne donnent plus aucun signe de vie, pour ne révéler aucune piste. L’enfant s’emplit d’une haine définitive pour les royalistes et d’une méfiance pour les républicains, qui se battent entre eux.

La curieuse décision des parents est dictée par la Terreur blanche, mélange de vengeance royaliste et de pur banditisme, qui sévit sur une moitié de la France, en Provence en particulier, et le long de la Durance précisément. Massacres et pillages touchent plus les campagnes que les villes. A Aix, notre bon royaliste Willot remplace le jacobin Puget Barbentane. L’ancien maire Espariat, passé à la contre-révolution, devient commissaire près les tribunaux (1795) Nombre d’émigrés et de prêtres réfractaires rentrent. Sept jacobins sont condamnés à mort. De jeunes royalistes, qui s’intitulent la Compagnie du Soleil sèment la panique dans les rues.

En 1796, rue Bellegarde, naît François Auguste Mignet, qui sera l’ami le plus sincère de Toussaint. A Florence, naît chez des émigrés Marie Elisabeth d’Isoard, qui sera son épouse. L’année suivante, à Marseille, naît Adolphe Thiers, futur « pays » de Borély et de Mignet. La Fayette rentre discrètement en France. Sur la place des Tanneurs, à Aix, les Sabreurs tuent le républicain Antoine Gaudin (13/9/97) Le général Sahuguet débarrasse Aix de la Compagnie du Soleil, mais les Compagnons se regroupent à Trets. On y voit parader les jeunes Camille de Clapiers, Collongue, Caiolis, Galliffet, d’Oraison, Pazery, Suffren… Quand Sahuguet les disperse, ils s’égaillent en Haute Provence et changent le mouvement en un brigandage mi-noble mi-populaire. Jusqu’en 1800, les campagnes de la Durance seront en grande insécurité et Marc Antoine n’osera pas rentrer.

Le 9 novembre 1799 (18 Brumaire), Bonaparte, qui est le protégé de Barras, exécute le coup d’Etat que Sieyès a préparé. Le Directoire tombe, les Consuls Bonaparte, Sieyès et Ducos rédigent une nouvelle constitution. Bientôt des préfets sont nommés à la tête des départements. Les Républicains refont surface, les passions se calment.

Ces trois années, Toussaint les a vécues entre Gap et Authon.

Le pays d’Authon (ou Dromon), vaste plateau encerclé de cimes, tourne son regard vers le ciel. Le hameau est au levant. En marchant vers le couchant, on rencontre à sept kilomètres le hameau de Saint-Geniez, et sept kilomètres plus loin la fin du plateau et la gorge qui constitue son unique sortie. La descente aux pieds des falaises puis sur le plan incliné de la déjection, fait tomber sur Sisteron, 23 kilomètres après Authon.

            Toussaint a fait maintes fois la route, en voiture ou en chevauchant, mais un jour le curé désire qu’on la fasse pour apprendre. Il a quelque chose à montrer, une morale à dégager.

Sur sa jument Musette, petit mais droit, cheveux châtain et fous, tête alpine (crane aussi large que long), œil grand et perçant, joues rondes, bottines, culotte rouge et chemise blanche, Toussaint a fière allure. Arrivés au plus étroit de la gorge, le maître met pied à terre.

- Tu vois, la falaise est taillée et le plat porte une inscription. Il y est dit que Dardanus, préfet des Gaules, et son épouse Novia Galla, ont ouvert ici un chemin et placé une porte, pour se rendre à Théopolis, la cité de Dieu.

Toussaint grimpe, observe le texte sous tous ses angles. C’est une leçon de latin. Sur le chemin de retour, le curé explique :

- C’était vers l’an 410. Dardanus était l’ami de l’empereur, qui l’avait nommé préfet des Gaules. Il était installé à Arles, entouré d’esclaves et de domestiques, s’occupant de ses immenses possessions agricoles, dont notre Dromon, où il envoyait ses moutons. Le palais n’était qu’intrigues et inquiétudes : L’Empire avait un autre prétendant et les Barbares approchaient. Au milieu de l’affolement, Dardanus lisait les écrits de deux contemporains, Jérôme de Palestine et Augustin de Carthage. On le pressait de prendre des mesures, et il lisait. Un jour, il posa ses papyrus et il réunit ses gens. « Mes frères, leur dit-il, je me suis fait chrétien, je ne commanderai plus les légions, je ne me battrai plus contre personne. Avec tous ceux qui voudront me suivre, je parts vivre au Dromon. »

            On arrive à Saint-Geniez. On repose les chevaux sous le noyer, les portent s’ouvrent, les femmes accourent pour recevoir un signe de Monsieur le curé. Il s’informe de quelques santés et l’on repart.

            - Dardanus et Galla prirent des vêtements simples, un char, deux bœufs, et, suivis par une cinquantaine de frères, vinrent ici, au désert, pour vivre selon les préceptes qu’Augustin donne dans sa Théopolis. C’est une vie communautaire, entre travail agricole et Bible, loin de l’idée solitaire des ermites, loin de l’idée fermée des moines, loin de l’hypocrisie des villes. A Pierre-Ecrite, ils élargirent la gorge, placèrent une porte, fermèrent et se retrouvèrent seuls au monde, avec Dieu. La Théopolis, c’est ici, c’est à Authon !

            Cette géographie qui porte l’histoire vers un idéal subjugue Toussaint. 

            - Ils vécurent là, se renouvelèrent, en pure fraternité, pendant deux siècles. Ce lieu est depuis imbibé de haute morale ! L’humanité est digne lorsque les intérêts privés et généraux s’équilibrent, lorsque l’héroïsme est celui de la conscience, lorsque le but est assez haut et la vertu assez grande… C’est ce qui manque à nos politiques.

Son maître lui a souvent parlé du bon sens de Voltaire, de la gentillesse de Rousseau, de l’esprit de justice de Montesquieu, du savoir de Condorcet, qui a présenté à la Législative un projet d’enseignement primaire accessible à tous et assuré par l’Etat.

- Condorcet était persuadé que l’instruction ferait le bonheur de l’humanité. Et moi aussi, mais j’ajoute que l’homme doit avoir un Dieu, un respect absolu, que ce soit Jésus, la droiture ou les grandes choses... Il faut résister à la tentation et bouder la célébrité…

Dans ce lieu magique, Toussaint reçoit la connaissance, l’équité et la rigueur. Il devine le Dieu qui sera le sien : La justice ! Celle de Cicéron, de Montesquieu, de Condorcet, celle de son maître, celle de son père…  En attendant, il joue à la ferme Richier à garder les moutons.

La loi d’organisation judiciaire du 18 mars 1800 concernera plus tard Toussaint. Les juges sont nommés et inamovibles. Il y a un tribunal d’appel pour 4 départements, un tribunal civil par département, une première instance par arrondissement.

Un beau jour d’été, on court, on crie. Deux chevaux arrivent, dont les cavaliers sont connus. Toussaint saute dans les bras de ses parents dès qu’ils posent pied à terre.

            Marthe et Marc Antoine s’étaient séparés pour éviter de tomber ensembles. Mais en 1796, un second enfant est né, baptisé Marc Antoine. Maintenant, royalistes et républicains semblent trouver dans le Directoire une solution acceptable. Ils ont donc galopé vers Authon. Leur décision est prise :

- Nous allons vivre dans notre maison de Marseille. Toussaint pourra poursuivre ses études, je pourrais m’occuper de mes affaires… Encore mille mercis cher ami, notre maison vous est ouverte, mais nous ne pourrons jamais vous rendre vos bienfaits envers Toussaint…

- Vous me les avez déjà rendus, car Toussaint sera un homme juste…

Marseille est préfecture, alors qu’en 1800, à leur création, c’était Aix. L’ancien avocat Charles Delacroix 3, ami de Talleyrand, avait été nommé préfet à Aix. Dès son arrivée, il choisit Marseille comme préfecture en blâmant Aix : « Je punirai ce village orgueilleux » Ses détracteurs insinuent qu’il a choisi en fonction du salaire, ce dernier étant proportionnel au nombre d’habitants de la préfecture. Il est vrai qu’en dix ans Aix a été décimé, ruiné. De plus, en 1801 la foule crie Vive le roi dans les rues. Marseille est au contraire en plein dynamisme commercial, le port vers l’Italie et l’Egypte, destinées si chères au premier Consul.

Ils vont habiter au n° 2, rue Saint-Jacques (saint Ferréol) à l’angle de la rue Vacon. L’hôtel a été construit par l’arrière-grand-père de Toussaint, Antoine Borély (1692-1780), capitaine de la ville, frère de Louis (1692-1768) qui a réalisé une fortune avec le négoce en Egypte et qui a commencé la bastide de Bonneveine (château Borély de Marseille.)

La vie de Toussaint change du tout au tout. Externe au collège, choyé par ses parents, perdu dans une immense ville, l’adolescent voit des bourgeois s’habiller en incroyables, danser sur les places la gavotte, le quadrille et la fricassée. On l’amène au cours Saint-Louis, à la foire aux santons, pour qu’il monte une crèche à la maison, ce qui démarque de la représentation dans l’église avec de grands santons. Toussaint veut Jésus, les bergers, les artisans, pas les Rois ni la Vierge. Ici, c’est Dardanus à Arles, non Dardanus à Théopolis.

Justement, le 7 décembre 1802, le premier Consul Bonaparte rétablit l’esclavage. La ville applaudit, Marc Antoine fulmine. Ses cousins Borély et les cercles royalistes ne supportent ce jacobin que parce qu’il est riche et qu’il s’enrichit. De fait, ils haïssent ce redresseur de tort. Le trop jacobin préfet Delacroix est écarté, remplacé par Thibaudeau.

Toussaint est un très bon élève, au caractère déjà bien trempé, comme l’indique l’anecdote suivante : Son père a offert des bas de soie à son professeur (cela est pratique courante) Le professeur a indiqué le texte et donné la traduction à faire. Toussaint « n’ouvre pas la traduction, et, à la fin de l’épreuve, rend copie blanche, alors qu’il a réalisé cette traduction » (6) Il veut faire son droit, devenir magistrat. On entrevoit donc une suite à Aix. La ville est en train de redorer son blason. En 1804 y arrive le grand Manuel, avocat dont l’éloquence et l’amour de la justice ont une notoriété nationale. Ensuite parce que Siméon, professeur de droit né à Aix en 1749, émigré, puis maintenant conseiller d’Etat, rédige avec son beau-frère Portalis, né au Beausset en 1746, avocat, conseiller d’Etat, le Code civil. Portalis va devenir ministre des cultes et va rédiger le Concordat. Aix réouvre le cercle Sextius et les loges maçonniques. Mais le cœur n’y est pas. On tolère l’Empire, on espère le roi, mais la vieille fête-Dieu, relancée, n’a pas eu de succès. D’Arbaud-Jouques, ancien émigré, est sous préfet, de Fortis est maire. La ville reprend de l’allure avec l’archevêché, le tribunal d’appel, l’école de droit, bientôt l’Académie des lettres et de l’agriculture, avec Emeric David et Gibelin (1808.)

Par Michel Deleuil
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Dimanche 17 janvier 2010 7 17 /01 /Jan /2010 08:21

3. La Restauration (1816-1830)

            - Monsieur le Président Borély !

            Toussaint est invité dans les meilleurs salons de Marseille, en particulier chez Joseph de Paul, qui cache sa légion d’honneur. Il y retrouve sans plaisir l’aristocratie et les hauts magistrats de la ville. Il s’en fait une habitude, un rôle, où il joue le notable normal, incéré dans son monde, alors que sa conviction est ailleurs. Il a appris à marquer d’un oui de la tête telle ou telle affirmation, et même une disposition qui efface les acquis de la Révolution. « Un Président sert la loi avec justice et rigueur, sans la discuter » ajoute-t-il. Cela coûte pourtant, surtout lorsqu’on décrète le bannissement à perpétuité des Régicides, qu’on supprime le droit au divorce. Les faits divers volent à son secours pour changer le sujet de la conversation. En juillet, le drame des naufragés de la Méduse est comme du pain blanc.

            Un soir de bal chez Joseph de Paul, la nièce de l’hôte est tout de blanc vêtue et presque jolie au bras de sa maman. Il l’a croisée ici ou là, et l’a trouvée sans intérêt. Il ne lui échappe pas qu’un tel blanc signale une fille à marier. La noblesse cherche à caser ses filles chez les riches, les riches essaient de se donner un nom et un appui dans le nouveau régime. La manœuvre est classique, et lorsque de Paul amène Toussaint dans une pièce tranquille où la nièce est là, seule, par un pur hasard, il n’en est nullement étonné.

            A partir de ce jour, le Président Borély est souvent invité chez Madame de Paul, la mère, pour passer la soirée avec Elisabeth, la fille. Le mari, Jean Baptiste d’Isoard, avocat bien connu de Toussaint, est malheureusement décédé (Marseille, avril 1815)

Toussaint passe ses nuits à réfléchir. Il a 28 ans, une passion (la justice), une fortune, des parents nostalgiques de la Gironde. Le problème est qu’il n’aime pas les nobles et qu’il vit dans leur monde. Louis XVIII et les Royalistes tiennent toutes les commandes, en particulier celles de la magistrature. Doit-il s’en détourner, devenir fermier à Gardanne ? Ou au contraire pénétrer ce milieu, le faire évoluer de l’intérieur ?

Les personnes qu’il admire participent : La Fayette est chef de la garde, Manuel est avocat, Talleyrand est un conseiller des plus zélés. Des libéraux sont dans les ministères : Royer-Collard, Guizot, Rémusat. Il faut donc accepter le monde, s’y glisser et lutter avec les armes de la démocratie. Surtout pas de désordre. Cela vaut pour le métier et pour le mariage.

Alors, Marc Antoine va négocier la dot d’Elisabeth. Les fiancés ont maintenant la permission de s’écrire. Le 9 septembre 1816, Joseph Toussaint Borély, vivant avec père et mère 2 rue Saint-Jacques, épouse Marie Philippine Elisabeth d’Isoard, demeurant à Marseille avec sa mère, dame Marie Sophie de Paul, 1 chemin neuf de la Madeleine. Les témoins sont Joseph d’Isoard, d’Aix (cousin), Joseph de Paul (oncle), le baron François Joffier, premier président de la cour royale d’Aix, chevalier de la légion d’honneur, Jules Joseph Cigordy, chevalier de la légion d’honneur, président du tribunal de Marseille. On admire les cadeaux du fiancé, une corbeille avec bijoux, dentelles et étoffes. Le lendemain, les époux assistent à une messe d’action de grâce et rendent visite à la famille.

Marie (Toussaint répugne à appeler son épouse Philippine ou Elisabeth), Marie donc, est issue d’une famille noble de hauts juristes d’Aix et de Marseille, les de Paul 4. Ce mariage est celui d’un libéral convaincu, brillant et strict, avec une aristocrate médiocre, clientéliste et secrète. Le tout est parfaitement conscient de part et d’autre, Toussaint étant résolu à changer le monde en s’y infiltrant, les de Paul voulant entraver ce libéral un peu trop libertaire. Il fallait bien une messe d’action de grâce…

Le couple assure les apparences, répond aux invitations, se montre en public quand le Fernandino, bateau à vapeur napolitain, mouille dans le port (juin 1817) Mais le soir, le repas se passe en silence, à moins que quelque raillerie n’échappe de la bouche pincée de Marie. Quelquefois même, prétextant une migraine, Madame se fait servir dans sa chambre.

Toussaint fait mine de ne rien voir. Il suit son idée, crée un journal d’opposition, échoue, recommence, plusieurs fois. Le Sémaphore, enfin, réussit. Un étudiant en droit de la faculté d’Aix y collabore avec beaucoup d’à propos. Son nom est Adolphe Thiers. Ce petit bonhomme a compris, bien mieux que Toussaint, qu’il faut des réseaux pour réussir. Son groupe d’amis comprend Aude (étudiant), Rouchon (magistrat) Teulon (député), Floret (préfet), Mignet (étudiant), et notre Président Borély. Une inoxydable amitié va lier Borély, Mignet et Thiers, scellée sur la vasque du libéralisme.

Toussaint et Adolphe sont pourtant fort dissemblables, comme le montrent deux anecdotes. A Gardanne, l’huissier impérial Barthélemy Grognard, 37 ans, a accompli sa mission avec la plus grande honnêteté, mais il a affiché son bonapartiste au point de prénommer son fils Napoléon. La Restauration le révoque. Toussaint lui propose le poste envié de juge. Grognard refuse, pour ne pas tomber dans le favoritisme qu’ils haïssent tous les deux et que Toussaint fustige dans son Sémaphore.

A l’Académie d’Aix, Thiers présente en 1819 un mémoire sur le thème imposé de l’éloquence. En aveugle, il est élu, mais lorsque les biens pensants académiciens découvrent le lauréat, ce petit roturier haïssable, ils changent le vainqueur. L’année suivante, le jeune avocat Thiers présente le même mémoire sur l ‘éloquence, qui porte le n°9. Tout le monde l’identifie et tout le monde vote pour le n°5. Quand on dévoile, c’est encore Thiers. Il avait présenté le n°9 sous une fausse identité.

Cette année 1819 voit la création du livret de la Caisse d’Epargne. Toussaint, qui vient de prendre à son service un déshérité sourd-muet de Trets, lui ouvre un compte et y met un petit pécule. Mais la grande affaire du moment, c’est la presse. Le garde des Sceaux a réduit la censure et l’autorisation préalable, même si le cautionnement demeure. A Lille on lance l’Echo du Nord, à Marseille la Gazette des Tribunaux, à Paris la Phalange (Charles Fourier.) Le Phocéen, journal des Arts et du commerce, sort 20 numéros puis est interdit. Le Caducée est interdit, le Sémaphore tient, malgré les procès (il en aura 7), grâce à la qualité de son contenu, et à la manne de Borély..

La rigidité administrative, le conservatisme clérical, amènent beaucoup de négociants au libéralisme. Par les journaux, ils demandent les trois libertés d’économie, de presse et de culte. Toussaint est à l’avant poste de ce combat. La Charbonnerie 5 reprend les thèmes et le fonctionnement des anciens francs-maçons. Elle est très active à Marseille. A Paris, La Fayette dénonce la répression sur la presse et revendique un droit de vote élargi.

Finalement, le soir, en observant son épouse à travers le chandelier, Toussaint se dit qu’il a pris la bonne décision en ce qui concerne son activité participative, et la mauvaise sur le mariage. Si les choses ne changent pas, ce sera un contrat tenu, au strict minimum.

Des distractions ravigotent notre homme. Selon le modèle anglais, Mathieu de Dombasle invente une charrue légère et maniable, les autorités créent des comices agricoles. Pour répandre les progrès dans les campagnes, on prime les meilleurs taureaux, troupeaux ou étalons. Toussaint pousse les agriculteurs à s’associer, à organiser ces concours. Son grand plaisir est la foire aux chevaux, car il est un cavalier hors pair. Celle d’Aix, au jeu de mail (actuel boulevard des Arts et Métiers) est célèbre. Il y achète des juments, car il vit en ville, et leur donne des noms anglais. Celle-ci est miss Margret, celle-là Sandra.

Mais quelle poussière dans cette ville d’Aix ! Le plateau (Boulevard des Belges) qui a été haussé par la terre de la tranchée de la colline du mont Perrin, ainsi que le cours des carrosses (cours Mirabeau), sont poussière ou boue.

Marseille construit une église de rite grec grâce au soutien du Président Borély, qui devient aussi le président du Comité grec de Marseille qu’il a créé (1821) Le Sémaphore dénonce l’amoralité des jeux et des loteries, Manuel en ayant démontré les effets néfastes. Le grand avocat est tout aussi splendide dans la proposition que dans l’accusation. Il demande une assemblée forte, comme en Angleterre, l’acceptation des Institutions par le peuple. Les Charbonniers relaient ses idées.

Toussaint passe de grands moments à Gardanne, avec son père et Manuel, sans l’ombre de son épouse. Tous trois ont pris l’habitude de discuter sur la terrasse, d’inviter un consul, 2 puis 10 notables. Un jour, Manuel invite la population. Mais le village étant sans place, les gens attendent dans le pré. Alors le député Manuel descend de la terrasse, va dans la prairie et parle des devoirs des hommes envers leur patrie, des devoirs de la patrie envers les hommes. Dans un silence parfait, Manuel parle français et traduit en provençal :

- Vous avez été des soldats à Essling, à Wagram, vous serez maintenant des soldats à Gardanne, pour défendre le droit et la sécurité. Vous avez donné votre force de travail pour survivre. Vous la donnerez pour l’éducation de vos enfants, pour les chemins, les fontaines, pour une meilleure vie. La France, ce n’est pas Marseille ni Paris, la France, c’est votre forgeron, votre laboureur qui sème, votre tailleur d’habits, votre maire qui administre, le tambourinaïre qui vous fait danser ! Demandez vos droits, tous vos droits, mais ne les prenez pas de force, car l’expérience de 89 a été trop douloureuse !

Cela s’achève à la guinguette du père Capus, au milieu des près (n°10, rue Borély)

Ces gens découvraient un espoir, un but, une voie. Toussaint se félicitait de la pertinence de son choix : La Révolution démocratique réussirait.

Malheureusement, Marc Antoine meurt (14 novembre 1821 à Gardanne)

La Charbonnerie demande la fin de la Restauration, la mise en place d’une constitution semblable à celle proposée en 1790. Ce n’est pas étonnant, elle est dirigée par d’anciens Constituants, dont La Fayette. Le gouvernement prend peur. Quatre charbonniers sergents de La Rochelle sont exécutés en place de Grêve (21 septembre 1822)

Diplômé, lauréat de l’Académie, Thiers part conquérir Paris. Il faut qu’il ait un don quelque part, car il est très petit de taille, vulgaire dans ses mots d’esprit, peu crédible par son accent, alors qu’il arrive à fréquenter Sainte-Beuve et Lamartine. Sa force de caractère est si convaincante que deux  grands esprits l’ont adopté, Talleyrand pour en faire son pion, Balzac pour le camper sous le nom de Rastignac.

            Thiers et Mignet partis à Paris, Borély s’intéresse à la découverte de la bauxite aux Baux, au début des travaux du palais de justice à Aix, au Sémaphore et à ses juments. Un chose est sûre, son mariage l’a sédentarisé, son caractère l’a poussé vers la solitude.

Il se détourne par contre de l’exploitation charbonnière, qui frappe pourtant à sa porte. Avec la domestication de la vapeur comme force, il faut du charbon pour les fours à chaux, savonneries, huileries, raffineries et bateaux de Marseille. Le baron de Castellane, maire de Fuveau, a obtenu la concession d’exploitation sur tout le bassin de Gardanne, y compris chez Borély. Le vallon voisin de Camp Jusiou se présente favorablement, et il est question d’y foncer un puits vertical (ce sera La Félicie) Mais on ne trouve aucune trace d’intérêt chez Toussaint. Peut-être cette activité était-elle teintée de légitimisme avec le baron ?

Ferdinand d’Espagne ayant été renversé par une révolution libérale, Louis XVIII veut intervenir. Notre député Jacques Antoine Manuel s’y oppose avec une telle logique que les Ultra demandent et obtiennent son expulsion manu militari de la Chambre (26 février 1823) Mais le 4 mars, ils sont 62 députés à le soutenir et à l’acclamer en héros de la cause libérale.

Toussaint en est très fier. Il se jure de toujours bien rendre justice. Par exemple, les planteurs américains expédient des balles de coton avec de la mauvaise qualité cachée au centre, si ce ne sont des pierres. Il fait annuler des paiements. Cette malversation a causé un duel entre deux négociants marseillais, le général Levasseur et le commandant Arrighi. Arrighi a été tué, Borély arrête Levasseur et les témoins.

Le 19 mai, à l’inauguration de la statue du roi René, en haut du cours aixois, Toussaint apprécie la grappe (agriculture), les livres (lois et savoirs), les pinceaux (art) et sur le socle le médaillon de Palamède Forbin, réformateur de la justice en Provence, ouvrier du rattachement à la France. La fille de Louis XVI (la duchesse d’Angoulême) est présente. Les notables crient Vive le roi, mais ils sont déçus par l’œuvre de David d’Angers : Ce roi a bien la couronne et le sceptre, mais il a plus de sagesse que d’autorité 6

Thiers, pourtant hermétique à l’art, soutient les Massacres de Chio, de Delacroix, fils de l’ancien préfet de Marseille. C’est une façon de se montrer de l’avis de Talleyrand. Toussaint loue aussi le tableau, qui attire l’attention sur les Grecs, victimes d’un génocide.

Le 16 septembre, Louis XVIII meurt de la gangrène. Son frère le remplace sous le nom de Charles X. Toussaint alors en vacances à Grenoble rentre précipitamment à Marseille pour faire l’éloge, à la place du Président malade. Il se résout à trouver des qualités au défunt, mais il ne va pas jusqu’à faire applaudir Charles X. Les Ultra ricanent, jusque dans son ménage. Le comte de Peyronnet, ministre de la justice, lui demande de désavouer son éloge. Borély répond qu’il n’en fera rien, qu’il préfère se retirer de la magistrature : Je fais mon devoir dans un système résolu à l’asservissement intellectuel (7)

Tout Borély est là : Il démissionne au nom de l’indépendance de la justice, acte certes digne et courageux, mais individuel, fort coûteux pour lui, sans suite pour la cause.

Il a 36 ans, il est libre, riche, expérimenté. Montera-t-il conquérir Paris ? Non, il se consacre aux Grecs, aux comités d’éducation, à la politique en fréquentant les cercles libéraux de Marseille animés par l’avocat Joseph Antoine Thomas. Son épouse ne lui adresse plus la parole, d’autant qu’avec Charles X l’ambiance tourne à un ultra royalisme arrogant. Marie prend des airs de triomphe et court les salons convenables.

- Vous mesurez, ma chère, quels doivent être mes mérites pour vivre avec ce personnage asocial. Mais Dieu, dans sa grande miséricorde, m’en donne la force !

Le bruit court qu’elle ne se refuserait pas à un galant. Dans l’appartement silencieux, Toussaint se dit parfois que seul le sourd-muet l’entend et le comprend…

Entre Royalistes et Libéraux, la tension monte. Toussaint et ses amis sont persuadés qu’une révolution se fera, grâce aux journaux, à l’information, au bon sens et à la probité, contre la censure, contre la fatuité et le privilège. Une manifestation antigouvernementale se déroule à l’occasion de l’enterrement du général Foy, député libéral. On y remarque Casimir Perrier et un représentant du duc d’Orléans, le cousin du roi (1825)

Le Figaro, hebdomadaire satirique dont les rédacteurs sont anonymes, raille avec beaucoup d’esprit  le romantisme larmoyant et le cléricalisme bien pensant (1826)

En juin 1827, l’Acropole tombe aux mains des Turcs. Au désespoir de Toussaint, la France n’a rien fait, alors qu’elle donne à ses palais de justice des airs de Parthénon. Si les journaux dénoncent de façon masquée la politique extérieure, la frilosité économique, le manque de libertés individuelles, ils relatent aussi des faits divers. En août de cette même année, quand le jeune séminariste Antoine Berthet tire sur Mme Michoud de la Tour, sa bienfaitrice, la Gazette des Tribunaux de Marseille relate l’affaire. Condamné, Berthet sera exécuté en 1828. Stendhal lit la rubrique et en tire son roman, le Rouge et le Noir, qui respire la vie de province (8)

L’avocat Manuel (1775-1827) a quitté ce monde. Borély en pleure. Le héros est mort dans le château du banquier Laffitte, à Maison. Le corbillard qui le menait au Père Lachaise a été pris par la foule, le cercueil a été porté par le peuple. La police a chargé mais a été repoussée. Sur la tombe, La Fayette a prononcé un violent discours contre la royauté.

La garde nationale de Paris est dissoute. Les élections approchent et la tension monte. Les libéraux de Marseille ont deux bons candidats pour un seul poste, Thomas et Borély, qui sont deux amis. Le comité électoral propose Thomas à Marseille et Borély à Lyon. Toussaint écrit donc aux électeurs du 2e arrondissement de Lyon, pour remplacer Royer-Collard qui ne se représente pas. Thomas et Borély seront battus.

Les Grecs sont enfin secourus. Le 20 octobre, à Navarin, une flotte anglaise, russe et française, détruit 40 navires de la flotte turque. Un corps expéditionnaire français part en Morée. Les Grecs auront une reconnaissance éternelle envers Borély.

Le docteur Arnaud finit par l’emporter : Aix arrache ses ormes du cours aux Carrosses et les remplace par des platanes. Les mauvaises langues disent à Arnaud : « Plantez des avocats, ici cela pousse partout »

Le professeur libéral Guizot publie son Histoire de la civilisation en Europe.

Aux élections de 1829, le bâtonnier Thomas (1776-1839) est enfin élu à Marseille, grâce au soutien de Borély, que La Fayette félicite dans sa lettre du 24 juillet 1830 : « La loi électorale et la liberté de la presse sont les deux points de mire… Salut et amitié de tout mon cœur. » Toussaint lui répond : « Si j’avais été seul sur la liste, la vivacité de ma couleur, la force de mes principes et l’énergie de mon opposition n’auraient permis à aucun ultra de me donner un suffrage. Avec le très modéré Thomas, cela a été possible » (9) Notre Borély se connaît bien : En se plaçant second sur la liste, il a recueilli les voies libérales dures, sans faire fuir les voies royalistes modérées, il s’est restreint au local, sans envisager un destin national.

Charles X réagit aux élections perdues en nommant en août Polignac premier ministre, un ultra des plus bornés qui s’entoure de ministres de son acabit. Le figaro ironise : « On va reconstruire la Bastille et supprimer le système métrique »

En septembre, le traité d’Andrinople sauve, grâce à la Russie, l’indépendance de la Grèce. Borély pavoise doublement, pour la Grèce et pour les élections. Il chantonne un mot à la mode : Les aristocrates sclérosés vivent dans un monde à particule, se marient dans un monde à particule et meurent dans les bras d’un prêtre à particule.

« Monsieur Borély, sous la Restauration, allait en répétant à tout Marseille : Si j’étais législateur, ma loi sur la presse serait ainsi conçue : Article unique, la liberté de la presse est illimitée » (10) A Paris ses amis Thiers, Mignet, Armand Carrel et le libraire Sautelet créent le National, journal d’une monarchie représentative, alors que le ministère est ultra après une victoire libérale. Talleyrand, le duc d’Orléans et Laffitte approuvent les points fondamentaux :

Le régime doit rester une monarchie parlementaire.

Le roi doit confier le gouvernement au Conseil.

Les élections sont au suffrage censitaire (90 000 Français votants dans un pays de 30 Millions d’habitants, c’est-à-dire 3/1000.). On ne change rien sur ce point.

Opposition farouche à toute atteinte de la liberté de la presse.

Le député Rémusat dira dans ses mémoires «  Je voyais l’Angleterre en rêvant à la France future. » Ils étaient loin de rêver d’une démocratie. Le temps n’en était pas venu.

Le premier numéro du National sort le premier janvier 1830. Armand Carrel le dira plus tard, une sorte de réseau de harcèlement s’est constitué, pour faire chuter la royauté. Les têtes sont Laffitte et Talleyrand, la cheville ouvrière les journaux, y compris le Sémaphore de Toussaint : « Il n’y avait pour les cœurs indépendants qu’une seule attitude, l’hostilité »

En juin, dans un bureau de Marseille, à la fin d’une élection où il est battu par les Carlistes, Toussaint est assommé d’un coup de bidule (matraque) à la nuque. Il tombe sans connaissance. Le lendemain, il retrouve ses esprits, mais pas l’ouie. Un bruit le gène en permanence. Il gardera toute sa vie un handicap, celui d’être dur d’oreille. Lorsqu’il prendra un deuxième serviteur sourd-muet, cousin germain du premier, on le moquera (entre eux, ils s’entendent…)

Pour exporter les haines, se montrer enfin ferme avec les Turcs et marquer des points positifs, Charles X fait prendre Alger. Succès, euphorie, tour de vis : Quinze jours après, Polignac supprime la liberté de la presse par des ordonnances illégales. Thiers, Rémusat, Cauchois-Lemaire et Châtelain rédigent une protestation. L’épreuve de force s’engage, la police vient détruire sans mandat les presses du journal Le Temps (27 juillet) Le quartier se soulève. Le lendemain, les émeutiers prennent l’Hôtel de ville. La Fayette vient s’y installer. On adhère à lui de tous côtés : Les charbonniers, les libéraux, les royalistes modérés, le peuple, la garde nationale. Il peut proclamer la République, devenir Washington. Mais cet ambitieux hésite, car il manque d’idées et de courage quand il est au premier rang.

Le 31 juillet à 14 h, le fils de Philippe–Egalité met son uniforme de général de la garde nationale, va à l’hôtel de ville sous les huées de la foule et dit à La Fayette « Vous êtes mon ancien chef dans la garde. Souvenez-vous, j’étais à Valmy et à Jemmapes. » La Fayette et Orléans vont sur le balcon. Le héros des Deux Mondes, sous un drapeau tricolore, donne l’accolade à Louis-Philippe.

Un baiser républicain fait un roi des Français, un aristocrate offre son drapeau à la nation, sans le peuple. La Fayette sera derrière le pouvoir, il ne sera pas le pouvoir.

Peu nombreux sont ceux qui voient ces contradictions. L’armée recule, Charles X part en exil, les Trois Glorieuses fondent un nouveau régime, qu’on croît être le bon, mais la façon est opportuniste et illusionniste. Les pensées des Constituants de 89 ressuscitent en terrain mouvant, où royalistes, libéraux et républicains piaffent pour s’emparer du pouvoir.

La presse a joué un rôle déterminant, à la grande satisfaction de Borély, qui apprend les évènements le 31 juillet. C’est peut-être le plus beau jour de sa vie : Régime à l’anglaise si cher à son cœur, dirigé par son héros et ami La Fayette. Il s’engage immédiatement dans la garde nationale, dont La Fayette est à nouveau le chef. En Vendée, c’est Monsieur tricolore, le pétulant Alexandre Dumas, qui organise la garde.

Le 10 août, Louis-Philippe désigne Alexis Rostand (grand-père d’Edmond) maire de Marseille. C’est un négociant, président du tribunal de commerce. Ses adjoints sont André Raynard, Dominique Consolat et Jules Juliany. Le 20 août, Ambroise Mattet est maire d’Aix, Joseph Thomas est préfet. Point de Borély.

Nombre des promus vont se satisfaire de cet état. Au lieu de lutter pour le bien commun, ils vont devenir des notables conservateurs. Marseille, Arles et Brignoles restent carlistes. On abat les arbres de la Liberté, on publie la Gazette du Midi, journal réactionnaire. Les places se distribuent, se tractent. Borély s’affole et écrit à Thiers. « Me voilà brouillé avec tous les miens. L’opinion publique se dédommage de mes tracasseries de famille, ma conduite électorale m’a éloignée de mes parents. Les Constitutionnels sont blessés de voir délaissé celui qui a été à leur tête » (11)

En octobre, dans la vague d’épurations et de nominations, Mignet entre au Conseil d’Etat et devient archiviste aux Affaires étrangères. Le docteur Arnaud (sous-préfet) et Ambroise Mattet (maire) demandent à Borély de prendre la tête du parquet, à la place de Taxil. Il refuse : « La révolution ne doit pas être un acte d’absurde vengeance. »

Le maire d’Aix écrit au ministre : « M Borély a sacrifié pendant 15 ans toute ambition, étant l’ami, le soutien, le chef de l’opposition, usant sa paix et sa fortune pour faire le bien. Les magistrats qui remplacent la cour sortante l’ont tous en haute estime. Ses ennemis politiques rendent eux-mêmes hommage à l’élévation et à la pureté de son caractère. Aucun avocat ne réunit plus de droiture, de capacité, de tact, de dignité. Sa fortune considérable est un gage et sa vie entière n’offre que la meilleure caution. MM La Fayette, Sébastiani, Guizot, attestent de lui, M. Thomas sera l’organe de l’opinion royale. M. Borély fut le moteur de généreux élans qui soulèvent la faveur pour nos campagnes. Il fut l’ami intime de Manuel. Nous suggérons de désigner M. Borély chef de la présente magistrature » (12)

On ne peut résumer mieux l’action et la qualité de Toussaint Borély.

Par Michel Deleuil
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